Aujourd’hui, je vais laisser (pour un temps !) les galaxies et la cosmologie, pour partager avec les lecteurs de ce blog intéressés par le bridge l’analyse du raisonnement à conduire pour gagner contre toute défense un beau contrat de chelem.
Je suis assis en Sud à une table virtuelle du tournoi par paires organisé chaque jour par le site Bridgez.com:
Il s’agit de la Donne N°1 du tournoi par paires ‘Bridgez’ du 9 septembre 2014. Le Donneur est Est. Les deux lignes NS et EO sont vulnérables.
J’hérite en Sud de cette assez belle main de 12 PH:
et dois donc réagir à l’ouverture agressive de 4♥ par Est, qui me montre 7 ou 8 cartes à ♥ chez mon adversaire de droite, dans une main d’au moins 14 DH. Dans ces tournois ‘Bridgez’, pas question de se laisser faire comme çà ! Avec mes 6 cartes à ♠ et mes 15 DH, je dis donc 4♠ sur lesquels Ouest passe. Cela me fait penser qu’il ne doit guère détenir plus d’une carte à ♥.
Nord me fait la grosse surprise de proposer une possibilité de chelem en disant 5♠! Il m’apporte donc au moins 3 atouts, voire davantage, et surtout l’assurance de quelques 17-18 DH sans lesquels il aurait de toute évidence opté pour la manche.
Avec donc un pactole de 32-33 DH et au moins 9 atouts, je prends le risque d’y aller, en me disant que s’il n’y a pas de chelem possible, je ne serai pas le seul à avoir nommé ce contrat de 6♠. Je reçois alors l’entame du V♦, et découvre le Mort:
Pas de problèmes à l’atout avec 9 cartes par ARDVX9 ! Mais 2 perdantes à ♥ et une à ♣ . Une des trois sera défaussée sur le R♦ du Mort. La difficulté à vaincre est de parvenir à en éliminer une seconde. Mais comment ? On ne voit aucune autre possibilité de défausse, ou bien de coupe par la main courte, ou alors d’affranchissement d’une carte de longueur. Certains s’aventureront sans doute dans l’espoir de trouver la D♣ en Est, l’impasse assurant alors la promotion de mon Valet, et donc la solution du problème. Mais il n’existe alors que 50% de chances de gagner le coup, ce qui est bien éloigné d’une solution à coup sûr. Toutes les techniques classiques d’élimination de la perdante en trop faisant défaut, il reste tout de même encore une idée directrice à suivre: contraindre l’adversaire à nous livrer l’ultime levée manquante. Voyons comment c’est possible.
Le début du coup est pratiquement imposé. On prend le V♦ d’entame avec l’As du Mort. Se risquera-t-on à pratiquer immédiatement la défausse de la première perdante sur notre R♦ ? La réponse est non, car Est pouvait fort bien ne détenir qu’un seul ♦. Il faut donc commencer par purger les atouts. Trois tours d’atout sont donc nécessaires, en finissant par la D♠ du Mort. On peut alors en toute sécurité présenter notre R♦ et défausser le 6♥. Est détenait donc un seul atout, mais deux ♦. Il lui reste donc maintenant en main 6♥ et 2♣ ou 7♥ et 1♣
Et maintenant, on va couper le 3♦ du Mort. La défausse d’Est valide notre estimation de sa main. En conséquence, on sait maintenant que Ouest détient le résidu en ♦, soit X9 et donc 5 cartes à ♣ .
Cette bonne visibilité des mains adverses doit nous suggérer la stratégie à appliquer, qui est la mise en place d’une situation de squeeze:
1 – Encaisser l’A♥. Ouest défaussera un petit ♣ .
2 – Rendre la main à Est en lui présentant notre perdante en trop, le 8♥. Ouest, devant garder ses deux ♦ maîtres, défaussera encore un petit ♣ . Est est maintenant en main, et le contrat est fermé. Mais nous allons gagner maintenant les 5 levées restantes. Voyons comment :
Les mains sont les suivantes :
a) Si Est choisit de retourner un ♣ , on prend du Roi (9ème levée). Puis on présente le V♠. Ouest est alors dans l’embarras, car il lui reste DX♣ et X9♦. S’il choisit de fournir un ♣, il nous affranchit une levée à ♣. Il doit donc défausser un ♦. On fait de même au Mort. Est fait ce qu’il veut, il n’est plus dans le coup.
On recommence la manœuvre en jouant le dernier atout, X♠. Cette fois, le squeeze est irrémédiable. Si Ouest défausse son dernier ♦, il affranchit celui du Mort. S’il défausse un ♣, c’est un ♣ du Mort qu’il affranchit !
b) Si Est choisit au contraire de retourner ♥, le squeeze fonctionnera également de la même façon !
Malheureusement pour moi, cette analyse rigoureuse et imparable, je n’ai pas été capable de la conduire en temps réel à la table. Elle résulte d’une réflexion a posteriori, après que j’ai découvert les dégâts causés par une motivation approximative. Pourtant, tout avait bien commencé. Mais après les trois premières levées jouées conformément à l’analyse ci-dessus, à la quatrième levée donc, j’ai conçu le plan de conserver le dernier atout du Mort afin de couper par la suite un de mes petits ♥ perdants. Il me fallait donc remonter au Mort autrement que par un dernier tour d’atout pour pouvoir ensuite défausser la dernière perdante ♥ sur le R ♦. Voici donc quelle fut ma quatrième levée :
Cela peut avoir l’air d’être joué correctement, mais en réalité non. C’est fichu définitivement. Pourquoi ? Parce que je viens de détruire une des conditions nécessaires à l’établissement d’une situation de squeeze en fin de coup. La menace à ♣ constituée par l’A♣ du Mort a disparu ! Or, et c’est fondamental, on ne peut squeezer un adversaire qu’en conservant derrière lui un piège constitué de deux menaces, ici une à ♣ et l’autre à ♦ !
J’ai réalisé aussitôt mon erreur, mais il était trop tard. Du coup, déconcentré, j’ai abandonné deux levées de chute, pour la note de -200, et un pourcentage (mesure de l’excellence) de 8,44%. Cependant que la bonne réalisation des 12 levées permettait de marquer 1430, pour la note de 93,73%. C’est cela, la compétition de bridge en tournoi par paires. La moindre erreur s’y paie cash. Mais c’est aussi ce qui en constitue le grand intérêt. Bon bridge !


