Retour dans l’hémisphère Nord


Je vous ai laissés le 16 janvier dernier — cela me semble une éternité , mais ce ne sont tous comptes faits que deux petites semaines — alors que je venais de franchir le Cap Horn, devenant ainsi un avatar de créature numérique à laquelle je peux  attribuer désormais le titre de Cap Hornier virtuel .

Ne souriez pas, je ne divague pas complètement, Un courant littéraire très sérieux illustré par l’écrivain australien Greg Egan, considéré comme le pape mondial de la hard SF ( La hard science-fiction est un genre de science-fiction dans lequel les technologies, les sociétés et leurs évolutions, telles qu’elles sont décrites dans le roman, peuvent être considérées comme vraisemblables au regard de l’état des connaissances scientifiques au moment où l’auteur écrit son œuvre) est déjà allé très loin dans ce sens, comme le montre la citation ci-dessous de la quatrième de couverture du roman « Diaspora » de Greg Egan :

 » Sur la Lune et divers astéroïdes sont les gleisners, créatures composites, androïdes, potentiellement immortelles. Enfin, dans les entrailles chromées de superordinateurs au potentiel de calcul inimaginable, vivent les citoyens des polis, personnalités numérisées, libérées de toute contrainte charnelle,, entre les murs intangibles de cités sans limites … »

Mais laissons-là la littérature pour revenir au parcours maritime qui m’attend après le Horn.

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, les conditions météorologiques que j’étudie sur les sorties ordinateur  du site XyGrib me suggèrent d’adopter la stratégie que je note dans mon livre de bord comme le montre l’extrait suivant :

Lundi 18 janvier, 03 h 45

Distance totale parcourue : 20 894 nm 6 670 milles du but
53° S 03,15 ‘  54° W 05,95 ‘ ( Point 464) 70 j 14 h 44 m
Idée : suivre le cap 73° pendant 9 h , jusqu’à 6 h lundi matin . On devrait alors être
à 12 – 15 milles de la Z.E.A , avec 16 nds de vent du 170 . Alors on empannera pour venir au 300-320

Mais dans la matinée du 22 janvier, la  situation que je dois affronter ne répond pas du tout à mon attente, et s’avère de plus en plus compliquée, comme le montre la carte ci-dessous :

Depuis le 18 janvier, 4 heures du matin, je me suis lancé dans l’application d’un plan me conduisant d’abord vers l’Est (cap au 73° à défaut d’être plus proche du 90.
Mais la carte vous montre le monstre qui me barre la route dans la matinée du 22 janvier, un gigantesque anticyclone obstruant carrément toute voie de remontée vers le Nord.  Les calmes y surabondent et on ne peut y trouver aucune brise dépassant les 6 nœuds.

La route de l’Est étant coupée, il n’y a plus qu’une solution, c’est de faire demi-tour vers l’Ouest pour contourner le monstre par le mauvais côté, celui où l’on a le vent dans le nez !  C’est ce que j’acte dans mon livre de bord :

Distance totale parcourue : 22 430 nm 5 536 milles du but (363 985)
36° S 53,55 ‘  36° W 08,00 ‘ ( Point 499) 75 j 19 h 09 m
Vent : 6,0 nds (315 B ) 51 ° Babord – Cap : 006 Vitesse : 5,2 nds
Dès que possible, empanner pour venir à l’Ouest pour favoriser la remontée au Nord

Le 23 janvier à 10 heures, le vent allant venir au Nord ( Point 499 ), voici ce que je consigne dans mon livre de bord :

j’asservis mon pilote automatique, non plus au cap à suivre, mais à l’angle à faire avec le vent. Ici, 52°, un bon plein qui optimise la vitesse : pour le moment, 5,3 nœuds pour 6 nœuds de vent. Au près, cet Imoca ne peut pas faire mieux, c’est avant tout un bateau de portant .

Mais il faut dire que mon option est tout de même assez aléatoire, car je vais avoir à affronter des vents contraires sur un long, très long parcours. Et d’ailleurs, dans mon coin d’Atlantique Sud naviguent également trois participants au Vendée Globe réel. Et visiblement, ils n’ont pas fait le même choix que moi :

Sur la gauche de la carte, Marinca IV qui aborde sa nouvelle route vers l’Ouest, et un peu plus à droite, trois participants au vrai Vendée Globe.

Ce sont Manuel Cousin (21), Miranda Merron (22) et Clément Giraud (23) ayant opté pour l’Est, sans doute pour ne pas avoir de près à faire. Mais leur route va être longue, longue . On verra bien. (Nota : les chiffres sont les rangs au classement de 9 h ce samedi 23 janvier 2021 .

Après deux journées plutôt difficiles pour cause de vents contraires assez faibles, mon option commence à se montrer plus favorable . C’est ainsi que la prévision pour le 25 janvier, 22 h , commence à me plaire :

Entre le point 523 de 19 h 40 et la portion de côte brésilienne la plus Est, la carte météo ci-contre montre que la progression va être plus aisée:

vent de secteur Est – Nord Est permettant de faire route vers le Nord vent de travers ou bon plein
vent plus soutenu :  entre 15 (vert clair) et 21 nœuds ( jaune ):

  Détail des conditions de route de Marinca IV et de l’échelle de vitesses en nœuds
 

Mais cette remontée de l’Atlantique Sud est fastidieusement lente, avec des vents contraires modérés qui  ne m’ont jamais permis de dépasser les 10 à 11 nœuds. Et ce sera seulement le 31 janvier dans l’après-midi que j’atteindrais enfin la latitude de Recife :

Entre le samedi 23 janvier, 10 h et le dimanche 31 janvier 14 h 30, mon Imoca virtuel Marinca IV est passé du point 500 au point 553, parcourant 1890 milles pratiquement toujours contre le vent dominant du SSE , et cela en 233 heures ,soit à la moyenne de 8,1 nœuds.

Voici le bas du tableau de classement du Vendée Globe, ce dimanche 31 janvier 14 h 30 :

À 3883 milles du but, je me retrouve derrière mes trois compagnons – bien réels eux ! – du gruppetto.

L’option Ouest que j’avais alors adoptée pour contourner l’anticyclone de Sainte Hélène ne s’est donc pas avérée payante .. La route plus longue par l’Est du groupe des trois fait que nous nous retrouvons une semaine plus tard toujours relativement groupés, à l’exception relative de Manuel Cousin qui est un peu plus performant.

Mais à partir du 31 janvier, les conditions météo vont se montrer beaucoup plus favorables pour moi, comme en témoigne ces extraits de mon livre de bord :

21h 00

Distance totale parcourue : 24 574 nm    3 618 milles du but
05° S 34,50°  33° W 11,40 ‘ ( Point 555)   84 j 08 h 10 m
Vent : 16,8 nds (125 T) 110 ° Tribord Cap : 014 ° Vitesse : 18,7 nds

Passage de l’équateur prévu aujourd’hui 1er février 2021 dans 9 h, c-à-d vers 16 h 30, et peut-être en compagnie de Manuel Cousin ? Mais sa position ici est celle de 4 h 30, soit 3 heures plus tôt ( 02° S 36,30 ‘). Sa vitesse étant aussi de 18 nœuds, il franchira la ligne vers 13 h, normalement.

Et voici enfin l’instant tant attendu, le passage de la ligne, pour la deuxième fois dans ce tour du monde :

Lorsque je franchis enfin cette ligne imaginaire mais tellement lourde de souvenirs de navigateurs, j’ai parcouru 24 912 milles depuis mon départ de Vendée, au prix de 85 jours et 4 heures de navigation. Ma vitesse moyenne est alors de 12,2 nœuds, en baisse donc depuis mon passage du Horn, où elle était encore de 13,3 nœuds. Cela traduit bien le caractère laborieux de la longue remontée vers l’hémisphère Nord que je viens de vivre.

Mais il s’agit bien là d’une vraie réalité, et pas seulement le fruit de mon inexpérience. En effet, il s’avère que mes compagnons de la vraie course, ceux que j’appelle amicalement les membres du gruppetto ( en référence à un autre Tour, le Tour de France cycliste), il s’avère donc qu’ils n’ont pas pu faire mieux que moi, sans doute un peu moins bien même, si j’en crois le classement officiel du Vendée Globe du mardi 2 février 2021 à 9 h ( heure de Paris toujours) . Voici le bas de ce classement :

Et ce que j’ai noté dans mon Livre de bord :

Au terme de cette longue remontée vers l’équateur, il semble que j’ai réussi à passer pour la première fois devant Manuel Cousin, à la 21ème place donc. Sans doute pas pour longtemps !

(à suivre )

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