Notes de lecture du Guide des égarés (suite et fin)


Comme promis, voici la suite et la fin de mes notes de lecture du « Guide des égarés » de Jean d’Ormesson. Nous en étions restés au thème n°14, le Temps. Si vous avez lu le billet précédent de ce blog, vous connaissez l’organisation que j’ai retenue. Chacun des thèmes (ou chapitres) – l’entier ouvrage en comporte vingt-neuf – est précédé d’un court texte introductif de mon cru, suivi immédiatement du texte original de l’ouvrage, cité en quasi totalité, et repéré pour ce faire par une typographie en italique. J’avoue que ce n’est pas là une méthode classique, mais analyser l’ensemble du Guide et réfléchir aux questions vertigineuses sans cesse soulevées me paraissait une mission impossible sans avoir immédiatement le texte sous les yeux, et je veux dire le texte intégral, tant il est riche.

Dans mon billet d’aujourd’hui, nous reprenons cette analyse au chapitre 15, sur le thème de la pensée.

15 – La pensée

Notre auteur quitte le terrain – certainement trop limité à ses yeux – de la description purement rationnelle et scientifique de l’univers, pour s’engager dans une quête philosophique sur l’origine de la vie, mais plus encore, sur l’origine à partir de la seule matière, de la pensée consciente, et donc de l’esprit. Et il conclura ce quinzième thème en saluant l’émergence à partir de la matière de «  la pensée et l’amour qui unissent la matière et l’esprit. Tout sort de la matière et tout monte vers l’esprit ».

« Y a-t-il mieux, plus foudroyant, plus explosif encore que la lumière et le temps ? Oui. La pensée. Le long mûrissement de la pensée chez un nombre restreint de primates qui ont tiré le gros lot et qui, de génération en génération, deviendront peu à peu le fameux genre humain est le phénomène le plus stupéfiant de la longue histoire de l’univers. Presque aussi sidérant, oui, aussi sidérant que l’explosion primordiale. Quel sens auraient pris les formes, le couleurs, la lumière, le temps, si la pensée n’était pas apparue ? Aucun. Il est permis de soutenir que seule la pensée donne au monde son existence.

La pensée, nul de l’ignore, est le propre de l’homme. Des poètes, des moralistes, des écrivains ont eu beau soutenir que le rire, la parole, l’idée de Dieu, la capacité de faire des projets dans l’avenir ou de se souvenir du passé, la vie en société, la politiqae, l’art et bien d’autres délicatessses étaient le propre de l’homme, les philosophes, de Platon, d’Aristote, de saint Augustin, d’Averroès à Montaigne et à Pascal, de Descartes et de Spinoza à Kant, à Hegel et au-delà, ne se sont occupés que de cette pensée des hommes autour de laquelle s’organise l’univers.

Beaucoup d’êtres vivants font preuve de comportements souvent proches de la pensée. Les fourmis ou les abeilles disposent, sous la forme de signes ou de danses, d’un langage de mieux en mieux éudié. Konrad Lorenz a rencontré des oies sauvages dont la compagnie devait être très plaisante.Nous connaissons tous des chevaux capables de compter et de s’attacher à leur maître, des chiens ou des chats qui sont des amis plus attentifs et plus fidèles que bien des êtres humains. Nous entretenons volontiers des liens assez étroits avec des singes ou des dauphins. Un grand nombre d’oiseaux prennent plaisir à imiter notre langage. Et la mémoire des éléphants, pachidermes très estimables, semble digne d’attention : André Malraux assure qu’il en a connu plusieurs qui se souvenaient de leurs existences antérieures. Il reste que l’imagination poétique, le goût des arts, la musique, le théâtre, la poésie, la prière, la métaphysique, les mathématiques, l’histoire, l’éloquence, l’économie politique sont le propre de l’homme qu’une des formules les plus célèbres de la philosophie dépeint en train de tirer de sa pensée la seule certitude de son existence.

Parler de la pensée qui crée pour la seconde fois un univers dont elle devient le gérant et le maître est évidemment plus ardu que de parler de l’air, de l’eau, de la lumière bien-aimée ou même du temps, si diaboliquement compliqué, mystérieux et secret. Penser la pensée est la tâche, non pas d’une science exacte, mais d’un art difficile, flanqué d’un vocabulaire technique et de règles précises et vagues : la philosophie.

[…]

Le plus frappant dans la pensée , ce sont ses rapports avec la matière. Longtemps, de Platon à Spinoza en passant par Descartes, le monde des idées et de la pensée a été opposé au monde de l’espace où se déploie la matière. Nous savons désormais que, contrairement à ce qu’enseignaient un Plotin ou un Averroès, les idées, l’intelligence, la pensée ne flottent pas au-dessus de nous dans une sorte de paradis terrestre où elle vivraient de leur vie autonome et mieux encore, éternelle. Les êtres humains pensent avec leur cerveau. C’est notre corps qui pense. La pensée sort de la matière comme l’histoire sort du big bang. Elle est soumise au temps puiqu’elle surgit de la matière. Elle est changeante, passsagère et mortelle comme les hommes et leur histoire.

[…]

La pensée est un mystère plus profond que le temps et aussi effrayant que l’explosion primitive ou l’origine de la vie. Que ce qui se passe de physique, de chimique et de mathématique dans un cerveau placé au sommet de notre corps fasse naître de la matière un monde entier, identique, ou apparemment identique, pour tous les êtres pensants est un prodige ahurissant – et pourtant répandu jusqu’à l’évidence et à la banalité.

Un prodige ahurissant ? Peut-être pas tant que çà. Chacun de nous sort d’un mécanisme physique qui repose sur l’union de deux corps matériels et monte vers la liberté. La vie sort de molécules et de bactéries étrangères à tout esprit et monte – au moins de loin – vers le savoir, l’art, la beauté, la vérité. Le talent, le génie, l’imagination, la bonté sortent d’ovules et de sperme. Et l’univers lui-même sort d’une explosion matérielle, avant de monter vers le temps, vers l’histoire, vers la mort au bout du rouleau – et, paradoxe suprême, vers la pensée et l’amour qui unissent la matière et l’esprit. Tout sort de la matière et tout monte vers l’esprit. Comme le monde lui-même, la pensée est une incarnation.

16 – Le mal

Après la pensée, et donc l’esprit, surgis comme par miracle de la matière, voici notre philosophe aux prises avec deux thèmes bien plus redoutables, le mal, et donc son antithèse, le bien. Naturellement, avec pareil sujet, impossible de philosopher sans aborder l’opposition irréductible entre athéisme et Foi en Dieu. Plus que prudent, Jean d’Ormesson se borne à constater qu’athées et croyants sont d’accord pour proclamer que le mal est une absurdité, une catastrophe. Une fois n’est pas coutume, mais notre philosophe aurait plutôt tendance ici à patauger, puisqu’il n’hésite pas en guise de conclusion à considérer le suicide comme une proposition de la liberté « pour fuir le pire et trouver le bonheur »

Le mal est lié si étroitement à la pensée qu’il se confond avec elle. Pendant les milliards d’années où la pensée n’existe pas encore, le mal n’existe pas non plus. L’expansion de l’espace, l’apparition des astres dans le ciel, la mise en place de notre Soleil, tout l’opéra fabuleux de l’univers – ou si vous préférez, tout ce cirque à peine croyable – se poursuit en silence sans que le mal parvienne jamais à trouver la moindre faille pour se glisser. Il faut attendre l’homme et sa pensée pour que surgisse au cœur des tumultes du monde ce spectre sombre et puissant que nous faisons profession de combattre et que nous servons trop souvent.

Après les millions de millénaires où l’univers se construit et avant le mal, fruit amer de la pensée,il y a quelque chose qui trouble déjà la sérénité de l’édifice et qui est inséparable de la vie : la souffrance. Parce qu’elles sont, elles aussi, soumises au temps, la matière, les étoiles, les ondes, les particules, les pierres – comme plus tard, l’histoire et les hommes – se précipitent vers la ruine et le néant, mais avec ingénuité, en aveugle, et encore en toute innocence. La souffrance, qui est le prix à payer pour la vie, introduit dans le monde l’inquiétude et l’effroi.

Le monde cesse alors d’être une grand fleuve muet, tranquille dans ses bouleversements, sans rien à craindre ni à se reprocher. Des fêlures et des craquements se produisent. En silence d’abord. Puis avec de plus en plus de violence et de cruauté. Les bactéries disparaissent. Les algues pourrissent. Les arbres, les plantes, les fleurs passent leur temps à mourir. Les tigres et les lions font souffrir les gazelles qu’ils déchiquettent à belles dents. La peur se répand. Des cris de douleur retentissent. Il ne viendrait pourtant à l’esprit de personne de soupçonner où que ce soit le moindre mal, actif ou passif. Le mal est une trouvaille de génie qui n’appartient qu’aux hommes. Il est une invention et un prolongement de la pensée.

À peine le mal apparaît-il, grâce aux hommes, sur la scène de ce monde qu’il y occupe une place démesurée jusqu’à la monstruosité. On dirait qu’il ne cesse jamais de trouver de nouvelles formes et de nouveaux subterfuges pour étendre son empire. Sous le masque hideux du mal, il est facile de reconnaître tout le génie de ces hommes à qui rien n’est impossible. Ni le meilleur ni le pire. Le mal est intelligent, inventif, subtil. Familier du talent, il touche parfois au génie. Au point que le monde, si longtemps innocent, a pu passer très vite pour le royaume du mal.

En vérité, il l’est. Et, du coup, des symboles du mal ont été inventés, sous les noms notamment de Satan ou du diable, le Malin, le prince des ténêbres, le maître du monde, aux pouvoirs illimités. Ils n’ont pas beaucoup aidé à résoudre l’insoutenable problème du mal, insoluble à la fois pour ceux qui croient en Dieu et pour ceux qui n’y croient pas.

Pour les athées, le monde n’a pas de sens. Il est absurde. J’ai souvent exprimé mon admiration pour les athées qui font du bien aux autres sans aucun espoir de récompense ni de reconnaissance, dans une pure gratuité dénuée de toute autre signification que la charité, la compassion, la solidarité et l’image qu’ils se font d’eux-mêmes et de leurs semblables. Ces athées seront assis, là-haut, à la droite de ce Dieu auquel ils ne croient pas. Puisque ni l’univers ni la vie n’ont le moindre sens, le mal, pour eux, n’est ni plus ni moins inexplicable que tout le reste. Il est atroce comme le monde lui-même. Il est de l’absurde dans l’absurde, il est l’absurde au deuxième degré.

En apparence au moins, ceux qui croient à Dieu sont mieux armés contre le mal. Le monde leur est moins cruel qu’aux autres puisque la Providence veille sur eux. Mais aussitôt se pose une question qui, du massacre des Innocents au goulag et à la Shoah, du tremblement de terre de Lisbonne d’où sort le Candide de Voltaire au séisme d’Haïti, en passant par les famines en Chine, les éruptions de volcans à Pompéi ou en Indonésie, les tsunamis un peu partout, les souffrances des malades, des vieillards, des enfants, a bouleversé bien des consciences : comment un Dieu tout-puissant peut-il autoriser – ou faut-il dire : provoquer ? – les horreurs sans nom du mal ? De deux choses l’une ; ou il n’est pas tout-puissant et sa gloire est ébréchée, ou il est complice du mal et sa toute-puissance est coupable. Il est très difficile, et peut-être impossible, de sortir de cette aporie. Le problème du mal est un des plus classiques et des plus ardus de toute théologie et de toute métaphysique. « Si Dieu existe, nous dit Woody Allen, j’espère qu’il a une bonne excuse »

[…]

Pour ceux qui croient à Dieu comme pour ceux qui n’y croient pas, le mal est une absurdité, une catastrophe, un phénomène inexplicable, un scandale. On ne prétendra pas fournir ici une réponse à un problème qui agite les esprits depuis Adam et Ève, depuis le déluge, depuis Job sur son fumier, depuis l’extermination de l’homme de Néanderthal par l’homme de Cro-Magnon. Mais au lieu de considérer le mal comme la rupture scandaleuse d’un ordre universel dominé par le bien, peut-être devrions-nous inverser la perspective. Et voir le bien comme une exception lumineuse dans un monde où règne le mal.

[…]

Nous ne cessons jamais de rejeter ce que – à tort ou à raison – nous considérons comme le mal et de rechercher l’image que nous nous faisons – à tort ou à raison – du bonheur et du bien. Même celui qui va se pendre ou se tirer une balle dans la tête se sert de sa liberté pour fuir le pire et trouver le bonheur ou quelque chose qui en tienne lieu.

17 – La liberté

Vient maintenant un thème, la liberté, qu’on peut considérer comme un antidote au mal. C’est d’ailleurs l’auteur qui l’affirme : « notre liberté consiste à choisir à chaque instant entre le bien et le mal. » Mais manifestement, lui parfois si prolixe, n’entend pas développer des précisions sur les motivations pouvant orienter pareil choix aussi capital. Cependant ne perdons pas de vue que d’Ormesson adore brouiller les pistes, particulièrement lorsqu’il affirme que ce guide n’est ni un traité de morale, ni de philosophie. Ce qu’il fait une fois de plus avec sa conclusion aussi concise qu’énigmatique : « le pire n’est pas toujours la mort. »

Forts et fiers de leur pensée qui triomphe dans l’espace et le temps, les hommes sont libres – ou se croient libres. Comme la pensée, comme le mal, la liberté est le propre de ce primate qui s’est hissé au rang de maître du monde. Innocente, inerte, muette, la matière n’a pas d’autre choix que d’être ce qu’elle est. Volubile, active, coupable, la vie, elle, ne se contente jamais de demeurer semblable à elle-même. Elle bouge sans cesse, elle se transforme, elle reste la même et elle change. Il y a de la plante dans l’animal, il y a de l’animal dans l’homme. Et il y a déjà l’annonce de l’homme chez l’animal et chez la plante. Une touche, une ombre, un semblant de liberté se cache, dès l’origine, au cœur de la vie et se développe lentement avec elle. On pourrait déceler chez les fleurs et chez les arbres comme un élan vers la liberté. Les singes, les abeilles, les dauphins, les éléphants, qui se déplacent à leur gré, qui jouent, qui communiquent entre eux, sont libres dans de très étroites limites fixées par un programme en forme de feuille de route dont il n’est pas quetion de s’écarter si peu que ce soit. La liberté surgit dans l’homme et elle triomphe avec lui.

Nous sommes libres. D’après plusieurs philosophes – Jean-Paul Sartre par exemple – nous sommes même libres « de part en part ». L’estime est un peu forte et la prétention exagérée. Notre liberté est encadrée par les exigences et les règles les plus strictes. Nous ne sommes pas libres de refuser d’être nés, d’échapper à la mort, d’être un autre que nous-même, de revenir en arrière, de l’emporter sur le temps, de sortir de l’histoire. Mais nous sommes libres d’agir ou de ne rien faire, de choisir la droite ou la gauche, dire oui ou non, d’accepter ou de refuser, de donner un sens nouveau au passé, d’infléchir l’image que nous nous faisons de nous-mêmes et que nous offrons aux autres, de prévoir dans une certaine mesure et de préparer l’avenir et de forger notre destin. Nous sommes libres en un mot d’être des hommes et des femme libres.

Dans ce monde condamné et dans ce temps implacable, notre liberté consiste à choisir à chaque instant entre le bien et le mal. Ou entre le pire et le moins mauvais – qui peut parfois être délicieux.

C’est à quoi se résignent le buveur qui cesse de boire, le fumeur qui cesse de fumer, le soldat qui accepte de mourir pour une cause jugée meilleure que celle de ses adversaires, l’économiste, la commerçante, l’homme d’Ètat, la ménagère, en façe de solutions qui, au moins à long terme, comportent toutes un risque […].

Gouverner, c’est choisir entre deux inconvénients. Vivre, c’est d’abord essayer d’éviter le pire. Et le pire n’est pas toujours la mort.

18 – La vie

Après la pensée, inséparable de l’esprit, l’existence du mal et de son antidote possible la liberté, notre thaumaturge des égarés élargit sa réflexion en constatant l’évidence d’une chaîne de causes et d’effets menant de l’apparition soudaine de l’univers (le big bang) à celle de la vie (un phénomène hors de portée du savoir-faire humain), menant elle-même à celle de la pensée, donnant ainsi un sens à l’apparition du big bang primordial. Début donc d’une réponse possible à la lancinante question « Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? ».

Vient ensuite une fugitive mention de l’existence de « l’espérance et de l’amour », mais très vite notre philosophe d’auteur retombe dans un désolant pessimisme devant l’incontournable issue à la vie qui s’appelle la mort.

Si familière, si mystérieuse, si difficile à définir, la vie, d’où nous sommes partis comme d’une évidence dès le début de ce manuel, est pour chacun d’entre nous ce qui se passe avant la mort. Elle est brève, avec des longueurs. Elle est sinistre et gaie. À la façon de l’Ecclésiaste et de Cioran – « J’ai préféré l’état des morts à celui des vivants et j’ai estimé plus heureux celui qui n’est pas né » ou « Les enfants que je n’ai pas eus ne savent pas ce qu’ils me doivent » –, le rêve de beaucoup serait de se passer de l’existence, de ne plus souffrir, de n’avoir jamais débarqué dans ce monde hostile et cruel. Et, en dépit de tant de douleurs et de tant de tristesses, la vie est belle et elle se confond avec le bonheur.

La vie est multiple et imprévisible. Légende invraisemblable et vraie, l’explosion primitive a mené à l’univers qui a mené à la vie qui a mené à la pensée. Et la pensée a donné un sens à la vie qui avait donné un sens à l’univers qui avait donné un sens à l’explosion primitive. À quoi mèneront l’univers, la pensée et cette vie insatiable aux innombrables visages ? À autre chose évidemment, dont nous ne pouvons rien dire car l’univers ne pouvait pas savoir qu’il allait donner naissance à la vie, la vie ne pouvait pas savoir qu’elle aboutirait à la pensée et, en dépit de toute sa puissance, la pensée ne peut rien savoir de ce qui sortira d’elle. Mais quelque chose d’obscur et d’encore inconnu nous tombera dessus tôt ou tard. Les ressources de la vie et de la pensée sont inépuisables. Jusqu’à se détruire peut-être.

Parce que, pour notre chair périssable au moins, il n’y a rien d’autre que la vie, nous lui sommes tous, hommes et femmes, attachés plus qu’à tout. Ce que nous aimons, c’est vivre. Et donner la vie dans l’amour. La longue latte de l’histoire est tressée avec tant de subtilité et de soin que l’avenir naît du plaisir et l’altruisme de l’égoïsme. La machine de l’histoire ne cesse jamais de s’alimenter elle-même et de se donner des forces nouvelles.

[…]

Comme l’univers lui-même, la vie des hommes est un désastre et un enchantement. Un désastre parce que la fin est déjà inscrite dans le début. Un enchantement parce qu’il ne cesse de s’y passer des évènements qui provoquent des émotions, des sentiments, des réflexions, de la passion. Un désastre parce qu’il y a la souffrance et le mal. Un enchantement parce qu’il y a l’espérance et l’amour.

La vie de chaque vivant reproduit l’histoire de l’univers : il naît, se développe, il joue son rôle et il meurt. Les choses se passent plus ou moins bien, mais toujours dans cet ordre. Il n’y a pas d’exception.

[…]

Toutes les vies des êtres humains sont une aventure, un miracle et un spectacle prodigieux. Il y aura, dans l’avenir, un temps ou une absence de temps où les hommes auront disparu. Je ne sais pas si leur souvenir sera gardé quelque part par une puissance inconnue, une comptabilité mystique, un esprit immortel, un Dieu, ou s’il aura disparu pour toujours dans un néant éternel.

[…]

Une belle nouvelle de Borges tourne autour du Juif errant appelé l’Immortel, qui cherche désespérément et en vain la source de mortalité. Nous sommes si égarés, nous savons si peu de chose que nous ne savons même pas ce qui est le bien et ce qui est le mal.

Entrer dans ce monde est un mystère. En sortir est un mystère. Et l’entre-deux, que nous appelons la vie, est encore un mystère. Nous pouvons peut-être, dans les limites que nous savons, choisir notre existence. Nous ne choisissons pas de naître, et rarement de mourir. Naître et mourir nous sont imposés du dehors, ou du dedans, comme on voudra, mais le plus souvent sans notre accord, ou même contre notre volonté, d’en haut pour quelques-uns, d’ailleurs pour la plupart. Nous avons du mal à retarder, mais nous pouvons, sinon sans peine, du moins sans difficulté majeure, avancer la date de notre mort. Malgré tous les rêves de l’humanité depuis les temps les plus reculés, nous ne pouvons pas y échapper. Vivre n’est rien d’autre que mourir dans un avenir plus ou moins proche et toujours imprévisible.

19 – La mort

Vivre n’est rien d’autre que mourir dans un avenir plus ou moins proche et toujours imprévisible.  Cette déclaration sur laquelle s’achevait le thème précédent, consacré à la vie, en dit long sur le pessimisme qui semblait avoir gagné Jean d’Ormesson, agé de 91 ans en 2016, lors de la publication de son Guide des égarés, et alors qu’il allait faire personnellement l’expérience de la mort moins de deux années plus tard.

La mort est le but et l’issue de toute vie et il est impossible de rien en dire.

Nous savons tout – ou presque tout – de la vie juqu’à la mort. Nous pouvons parler de cette part de la mort qui appartient encore à la vie. Nous ne savons rien de la mort après la mort. Nous n’en avons jamais rien su. Nous n’en saurons jamais rien. Et peut-être n’y a-t-il rien à savoir.

Ce qu’il y a de plus étrange dans la mort, c’est cette barrière infranchissable qui la sépare de la vie. On dirait un fait exprès. Très loin dans le passé, il y a des millions et des millions de siècles, un mur s’élève tout au début pour nous empêcher de connaître notre origine. Très près dans l’avenir, dans quelques années, dans quelques mois, ou peut-être demain, un mur s’élève tout à la fin pour nous empêcher de connaître notre destin.

Nous ignorons d’où nous venons, nous ignorons où nous allons. Nous sommes tous des égarés.

Cette attitude métaphysique si pessimiste de Jean d’Ormesson me fait beaucoup de peine. Comme j’aurais voulu qu’il puisse lire l’essai de Jean Staune, le philosophe des sciences, déclarant dans la conclusion de « Jésus, l’enquête », Plon, 2022 : «  Nous sommes des êtres spirituels faisant en ce monde une expérience humaine qui a pour but, comme expliqué par Jésus à Nicodème, de nous permettre d’effectuer une seconde naissance, une naissance à la vie éternelle ».

Bien entendu, nous sommes libres de prendre ou pas cette affirmation pour une vérité assurée, mais en tout cas la vertu d’espérance nous y invite, et je trouve cette espérance beaucoup plus gratifiante que la certitude glacante exprimée par d’Ormesson.

20 – Le plaisir

Heureusement, ces moments de grande désespérance de Jean d’Ormesson ne durent jamais très longtemps, quand bien même ils peuvent être très profonds, Très vite, on retrouve chez notre auteur la légèreté, l’élégance, la soif de vivre heureux, qui font de lui quelqu’un sans conteste de très qualifié pour disserter sur le thème du plaisir.

La vie est pleine de surprises : la mort au loin – ou tout près – est précédée et balancée par ce que nous appellerons d’un terme générique un peu flou ; le plaisir. Si cruelle, souvent insupportable, la vie est semée de plaisirs.

Le plaisir n’a pas très bonne réputation. Il est volontiers opposé au devoir. On reprochera – ou on reprochait – une vie de plaisirs aux jeunes gens jugés trop portés à s’amuser au lieu de s’ennuyer à la façon de tout le monde. Considéré comme plus moral, l’ennui, ou au moins l’effort, a meilleure presse que le plaisir qui contribue pourtant beaucoup à l’agrément de l’existence de ceux qui s’y consacrent.

Il faut bien reconnaître que le plaisir coûte souvent cher, qu’il éloigne des autres, qu’il distrait des grands desseins, qu’il élève rarement l’esprit. Mais il fait passer le temps de la manière la plus délicieuse et rend plutôt agréables ceux qui lui font place dans leur vie. Les femmes et les hommes de plaisir sont plus plaisant à fréquenter que les hommes ou les femmes de devoir qui inspirent l’estime et le respect.

Le temps, l’argent, le sexe sont liés au plaisir. Au point que le plaisir tout court désigne le plus souvent le plaisir sexuel. Les livres médiocres ou franchement mauvais qui recherchent le succès et qui ont une chance de l’obtenir parlent volontiers de la « montée du plaisir » ou de sa recherche frénétique. Il y a des maisons de plaisir, des objets de plaisir, des techniques de plaisir.

Le plaisir est surtout le compagnon du désir : sa conséquence ou sa source. L’homme – terme générique qui embrasse la femme – est un être-pour-la-mort et un être-du-désir. Il fait des projets, il se préoccupe de l’avenir, il veut des êtres et des choses, il cherche à jouir de ce monde où la vie l’a jeté. Et il va mourir. En attendant de mourir, il se livre au plaisir, miroir aux alouettes illusoire et fascinant.

Alcibiade, Horace, La Fontaine, Voltaire,Musset, Henri Heine, Oscar Wilde, Toulet, Cocteau, Morand ont aimé le plaisir. « La vie, disait Talleyrand qui s’y connaissait en bals de cour et en fêtes, en aventures amoureuses et en hochets de pouvoir, la vie serait insupportable sans les plaisirs.

21 – Le bonheur

Comme je le notais à propos du thème précédent de ce guide (20 – Le plaisir), les dispositions d’esprit de l’auteur peuvent changer très vite, abandonner – pour un temps – la désespérance quasi absolue et retrouver légèreté, paix de l’âme, et compassion pour les égarés, parmi lesquels il est parfois permis de croire qu’il se compte. Ici, la différence qu’il décrit entre le plaisir et le bonheur est en tous points admirable.

Le bonheur n’a presque rien à voir avec le plaisir. Le plaisir est agité. Le bonheur est calme. Le plaisir passe très vite. Passager lui aussi, le bonheur peut durer plus longtemps – c’est même son risque et son danger. Il y a beaucoup de plaisirs différents, et leur liste est interminable. Le bonheur prend mille masques différents et reste partout le même. «Toutes les familles heureuses se ressemblent, écrit Tolstoï à la première ligne d’Anna Karénine. Toutes les familles malheureuses sont malheureuses à leur façon. »

À notre époque surtout, qui a élevé le bonheur à la dignité d’une idole suprême et obligatoire, tout le monde veut être heureux. Au point qu’une lassitude du bonheur a fini par se faire jour. Beaucoup d’âmes tourmentées se détournent, non seulement du plaisir, mais aussi du bonheur pour s’élever un peu au-dessus d’elles-mêmes ou pour sombrer dans le crime.

Chacun a le droit, et peut-être le devoir, d’être heureux. Les traités du bonheur et les recettes pour y parvenir sans trop de peine en quelques leçons ont fleuri un peu partout. J’ai contribué moi-même à cet engouement collectif et un peu forçé. Peut-être faut-il rappeler que la recherche frénétique du bonheur ouvre le chemin le plus sûr vers l’échec et le dégoût. Le bonheur n’est pas un but, encore moins une carrière ou une obligation, mais un don gratuit, une surprise et la récompense de ceux qui ne passent pas leur temps à le cultiver. Le bonheur n’est pas un exercice narcissique et solitaire. Il tombe, comme par hasard, sur la tête et dans le cœur de ceux qui, loin de s’occuper d’eux-mêmes, s’occupent plutôt d’autre chose – et des autres.

22 – La joie

Ce thème est le troisième et dernier d’un tryptique construit en forme de progression verticale : le plaisir, le bonheur, la joie. L’académicien se hisse presque au niveau de la transcendance, lorsqu’il se laisse aller à écrire que ‘ La joie est une grâce venue d’ailleurs ‘. Mais il se reprend vite, avec l’imbécile musical et les simples d’esprit.

Le plaisir est une herbe folle qui pousse entre les pierres. Le bonheur est un lac très calme qui brille sous le soleil. La joie est une tempête qui tombe du ciel pour nous élever vers lui. Le plaisir est un instant qui passe : il nous excite.Le bonheur est un état qui s’efforce de durer : il nous apaise. La joie est une grâce venue d’ailleurs. Elle éclate. Elle nous transporte. Elle nous ravit au-dessus de nous-mêmes.

La joie est liée à la justice, à la beauté, à la vérité. Elle frappe à l’instant où il apprend que son innocence est enfin reconnue le suspect accusé à tort d’un crime qu’il n’a jamais commis. Elle envahit Carpaccio en train d’achever ‘ le Rêve de sainte Ursule ‘ ou Piero della Francesca devant ‘ Le songe de Constantin ‘. Elle est la récompense du savant qui découvre soudain la solution du problème qui a longtemps résisté aux efforts de générations successives. Elle tombe sur le musicologue, sur le mélomane, sur le premier venu, sur l’imbécile musical qui écoute une cantate de Bach ou ‘ Les noce de Figaro ‘. Elle inonde les amants, les âmes pures, les simples d’esprit qui découvrent tout à coup qu’ils aiment et qu’ils admirent la beauté des êtres et du monde.

Giono nous a laissé de bon livres et deux titres inoubliables. L’un : ‘ le chant du monde ‘ . L’autre : ‘ Que ma joie demeure ‘.

Dans ce monde enchanteur et si dur, ah ! Que ma joie demeure !

23 – L’histoire

Je dois vous dire, à vous qui me lisez, que ce vingt-troisième thème, intitulé ‘ L’histoire ‘ , est pour moi une véritable énigme. Très crûment, je n’y ai rien compris.

D’abord, la forme. Pourquoi le découpage en six parties numérotées de 1 à 6 ? Jamais ce sectionnement, absent dans les 22 thèmes qui précèdent, n’apparaitra plus – vous le verrez – d’ici la fin du guide. Alors, pour quel effet, ici ?

Ensuite le fond. Puisque l’auteur évoque immédiatement (fin de la section 1 ci-dessous) l’éventualité du ‘ n’importe quoi ‘ , j’ai peur que ce qualificatif ne soit pas complètement n’importe quoi pour donner une idée du contenu de ce thème 23 intitulé ‘ L’histoire ‘.

C’est vous qui en jugerez, et sur ce blog ‘ Partager pour comprendre ‘, l’espace ‘commentaires’ est toujours à votre disposition en fin de billet, pour donner votre avis.

1

Il y a une histoire parce que tout passe, le bonheur comme le malheur, les chagrins comme la joie. Et les plaisirs bien entendu. Il y a une histoire parce qu’il y a le temps, que nous naissons et mourons, que nous dépendons de notre passé et que l’avenir nous guette. Le passé et son histoire empêchent l’avenir de relever du seul hasard et de devenir n’importe quoi.

2

Beaucoup – les juifs, les Grecs, les Romains, les chrétiens, les musulmans, les communistes, les trotskistes… – croient que l’histoire a un sens. Des sens souvent différents, et parfois opposés. Mais un sens. D’autres – les athées, des saints laïques, des fous, des joueurs, des désespérés, de grands physiciens ou de grands biologistes qui font la part belle au hasard… – pensent que l’histoire n’a pas plus de sens que le mal, la vie,l’univers…

3

Les philosophes de l’histoire allemands distinguent sous deux noms différents l’histoire en train de se faire et l’histoire déjà faite, reconstituée par les historiens et enseignée aux enfants. L’abîme entre ces deux histoires a quelque chose de métaphysique.

4

L’histoire s’occupe le plus souvent du passé. Mais l’avenir appartient aussi à son domaine. « La première catégorie de la conscience historique, ce n’est pas le souvenir. C’est l’annonce, l’attente, la promesse. »

5

J’aurais beaucoup aimé écrire une histoire du plaisir. Ou une histoire du bonheur. Une histoire des rapports entre maître et disciple, de Socrate et Platon à Alain, à Bachelard, à Jankélévitch et d’Alcibiade à Rimbaud. Une histoire des rapports entre auteurs et éditeurs. Une histoire de l’histoire. Une histoire de l’avenir depuis les temps les plus reculés.

6

À plusieurs reprises a été proclamée une fin de l’histoire. L’histoire ne finit jamais. Ou plutôt elle ne finira qu’avec les hommes, avec le temps et l’univers.

24 – Le progrès

C’est maintenant, en lisant ce vingt-quatrième thème, que l’on peut trouver une explication du précédent, dont j’avoue ne pas avoir dit le plus grand bien. Car, après des considérations très bien venues sur la notion de progrès, vous allez découvrir que ce qui motive le plus Jean d’Ormesson, c’est d’envisager le progrès à travers les âges, et ce serait donc de donner une histoire du progrès.

D’où une justification du thème précédent, qui aurait alors pour objectif de nous faire comprendre, à nous pauvres égarés, ce que lui entend par ‘une histoire du progrès’ , quitte à nous faire retomber dans le pessimisme et même la désespérance de la première partie de ce Guide.

Il y a pire encore que les imbéciles qui croient au progrès : ce sont les imbéciles qui n’y croient pas.

Dans tout ce qui touche à la science, à la technique, à la médecine, aux transports, au niveau de vie, à la justice – parlons plutôt de l’aspiration à la justice – , le progrès crève les yeux. Même parmi les adversaires les plus résolus du progrès, qui accepterait de vivre demain comme nous vivions hier ?

Qui se risquerait, en revanche, à déceler le moindre progrès dans tout ce qui relève de la pensée de la morale, de l’art, du bonheur, du courage, de la curiosité d’esprit, de la plupart des vertus, peut-être même, sinon de cette « douceur de vivre » dont parlait Talleyrand, du moins des charmes de l’existence, de la nature, de la sérénité ? Il n’est pas exclu que le sort d’un déshérité ou d’un réfugié d’aujourd’hui soit aussi dur, ou plus dur, que celui d’un paysan ou d’un marin des temps évanouis.

Plus qu’un progrès continu, ce qui frappe au fil des siècles, c’est une succession d’avancées foudroyantes, de reculs, de risques imprévus, d’échecs qui se muent en victoires, d’espérances souvent déçues. Ce qui l’emporte sur tant de légendes et d’illusions ramassée sous le nom de « progrès », c’est un changement perpétuel dont les effets nous restent obscurs. Nous ne connaissons jamais les conséquences de nos décisions. Rien n’échoue comme le succès. Et ce que nous redoutions finit parfois par nous servir. « Les hommes font l’histoire », disait Raymond Aron, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font. »

Le progrès est une réalité. Le progrès est une évidence. Le progrès est une idole. Le progrès est un mythe. Tout passe, tout évolue, mais tout reste toujours semblable. Le prince Salina, dans ‘ Le Guépard ‘ de Lanpedusa revu par Visconti, l’avait déjà devinés : rien ne change jamais que pour mieux se poursuivre.

Il est impossible, en vérité, de comparer entre elles, dans le temps, des époques successives comme il est impossible de comparer entre elles, dans l’espace, des cultures différentes. En dépit de tant de savants qui ont laissé un grand nom dans l’histoire des idées, en dépit d’Hérodote, de Thucydide, de Tite-Live, de Tacite, de Bossuet, de Voltaire, de Gibbon, de Michelet, de Toynbee, l’histoire attend encore son Lévi-Strauss.

25 – La justice

Je dois reconnaître immédiatement que la lecture de ce thème de la justice m’a laissé un arrière-goût d’insatisfaction. Peut-être parce qu’il est un peu longuet ? Ou encore pour y avoir enfoncé trop de portes ouvertes ? Enfin, parce qu’il est en fait bien éloigné de l’objectif assigné par Jean d’Ormesson à son Guide : «  Instruire ceux qui s’interrogent sur les mystères du monde ». J’ai du mal à faire figurer les questions de proportions respectives de justice et d’injustice dans ce qu’on peut appeler à juste titre les mystères du monde.

Cependant, et en définitive, j’ai trouvé admirable et d’une grande sagesse le dernier alinéa de cette longue dissertation.

Le monde est injuste. C’est la loi. Juifs, chrétiens, athées, bouddistes, démocrates, socialistes, communistes, nous croyons, bien entendu, à l’égalité entre tous les êtres humains. Force est pourtant de constater que certains d’entre nous sont plus grands ou plus petits que les autres, courent plus ou moins vite, jouissent d’une santé qui peut être bonne ou mauvaise, ont plus ou moins de facilités pour parler le chinois, l’arabe ou le français. La nature est plus injuste encore que la fortune si imprévisible et volage.

Cette évidence établie, tout le reste – le pouvoir, l’argent, le talent, le caractère, la chance, le hasard, le destin… – coule de source dans une parfaite injustice. Universelle et obligatoire, il n’y a que la mort – mais elle arrive toujours trop tard et après la bataille – pour rendre enfin à la vie une égalité si longtemps différée et un semblant de justice.

Au cours de la vie – de la vie en général et de chacune de nos vies en particulier –, seul domaine où nous puissions agir avec l’ombre d’une espérance de succès, bien des efforts ont été déployés pour tâcher d’injecter un peu de justice dans ce tissu d’injustices. Sur la nature, le caractère, le talent ou son absence, le génie évidemment, le hasard, la chance, les hommes ne peuvent pas grand-chose. Ils ont bien essayé, avec des réussites variées, d’agir sur les esprits par l’éducation ou la psychologie et sur les corps par le sport, d’apprivoiser le hasard sous les espèces de la loterie, de l’astrologie, des machines à sous ou des jeux télévisés, et même de modifier l’apparence physique des créatures humaines comme ils ont essayé aussi de transformer les plantes, les arbres, les fleurs, les animaux. Aucune de ces opérations n’a suffi à assurer la justice. Elles ont plutôt contribué à renforcer l’injustice ; la télévision fabrique des vedettes tirées au sort dont le destin est sinistre, le sport est dévoré par la compétition qui attire des foules partisanes et l’école donne naissance à l’émulation, condition du progrès. Il y a des forts et des faibles, des veinards et des malheureux, des vainqueurs et des vaincus. Les deux seuls domaines où les hommes ont tenté avec constance et plus ou moins de succès de faire régner un peu de justice sont le pouvoir et l’argent. Tout un pan de l’histoire de l’humanité se confond avec ces efforts.

Longtemps le pouvoir a été le privilège des mages, des prêtres, des chefs de guerre ou de clan, des rois, des empereurs, des seigneurs et des puissants. Le talent ou le génie, la force, la violence, la ruse, la chance et le hasard, la guerre de tous contre tous jouent un rôle déterminant dans l’injustice de l’autorité à laquelle des tribus, des communautés, des nations, des civilisations entières se sont soumises avec résignation, et souvent, sous des noms divers et par une sorte de miracle qui a suscité beaucoup d’études et de travaux, avec une adhésion parfois proche de l’enthousiasme.

La démocratie consiste à introduire un peu de justice dans la jungle du pouvoir et à rendre à chacun un fragment minuscule de l’autorité publique. Avec un contrat social et sa règle de la majorité à une voix près, avec ses oscillations perpétuelles, avec ses excès et ses faiblesses, la démocratie est une illustration de l’imperfection tragique de ce monde : elle fonde un régime incertain, changeant, trop souvent décevant – mais à coup sûr, le moins mauvais de tous. Très loin d’assurer la justice dans ce bas monde, elle incarne pourtant un effort vers ce qu’il nous est permis d’espérer en matière de justice économique et sociale.

L’invention de l’argent il y a quelques milliers d’années a été le plus puissant des accélérateurs de l’injustice inséparable depuis toujours et pour toujours de la condition humaine. L’argent représente naturellement un progrès immense sur le troc et un facteur décisif de développement économique et social. L’argent, c’est la liberté monnayée. Et, fluctuant jusqu’à la contradiction, ambigu comme tout progrès, son règne entraîne avec lui des catastrophes en chaîne. Comme la vie elle-même – et comme la mort – il constitue, indissolublement, dans la vie publique et privée, dans le sport, dans l’art, un peu partout, une bénédiction et une malédiction.

Officiellement, si on peut dire, en théorie, l’argent est la récompense du travail, des services rendus, du dévouement à la cause publique, de l’effort et du talent. Les exemples ne manquent pas d’un travail épuisant qui n’enrichit jamais personne et, inversement, de hasards heureux et de rencontres fortuites qui assurent la fortune à des médiocres et à des incapables. En Mésopotamie,en Égypte, chez lcs Grecs et les Romains, dans la Russie communiste, chez les Chinois, chez les Indiens – et chez nous – il y a des riches et des pauvres. Allez savoir pouquoi et comment. Pour quelles raisons. Par quels mécanismes. Sur quels principes. Du coup, souvent, les esclaves se révoltent contre les maîtres, les pauvres contre les riches, les paysans contre les propriétaires, les bourgeois contre les aristocrates et les prolétaires contre les bourgeois.

Nous le savons bien, nous l’avons appris dans la douleur : quel que soit le régime, la caste des privilégiés ne tarde jamais beaucoup à se reconstituer. Sur des bases nouvelles et selon les vieux schémas. Parce qu’ils sont plus nombreux et toujours prêts à mourir, les esclaves l’emportent sur les maîtres, les faibles sur les puissants – et les victimes d’hier deviennent sans trop de peine les bourreauxde de demain. La justice, disait Simone Weil et les Grecs de l’Antiquité, cette fugitive du camp des vainqueurs.

Un rêve court à travers le temps : la suppression de l’argent. Elle entraînerait des souffrances qui feraient vite regretter son règne implacable. La règle du progrès, si souvent attaqué et condamné et si ardemment défendu, est que l’histoire ne revient jamais en arrière.

Comment lutter contre l’injustice ? En donnant la même chose à chacun ? En mesurant le mérite ? En établissant des hiérarchies fondées sur des critères incertains et variables ? E tirant à la courte paille ? Tous les systèmes ont été essayés au cours de l’histoire. Aucun n’a mené au bonheur – ni à la justice.

Comme la beauté, comme la vérité, la justice est un rêve, une séduction, un mirage, une illusion. Vouloir l’imposer du dehors et avec violence est une ambition infinie et vaine. Mais renoncer à la justice sous prétexte d’impuissance à la faire triompher et jeter l’enfant avec l’eau du bain, c’est ouvrir la voie au désespoir et à la barbarie. Nous sommes des êtres imparfaits. Il nous faut, vaille que vaille, courir après l’impossible et chérir l’utopie. La tâche de Sisyphe est de pousser son rocher.

26 – La beauté

Après la pluie le beau temps. Un peu déçu et fatigué par la dissertation précédente sur la justice, je retrouve dans ce nouveau thème la légèreté profonde de d’Ormesson. Le texte qui suit est fait pour nous enchanter, et si mystère il y a, tentons toujours de pénétrer tant soit peu dans ce mystère bienfaiteur.

La beauté ? Une idée, un sentiment, un plaisir, une émotion. Et à nouveau un mystère. La beauté, comme le temps, nous ne savons pas ce que c’est. Les hommes ont souvent essayé de l’expliquer par la mathématique. Par des calculs savants et par le nombre d’or. Sans résultat décisif. À propos d’une boisson plutôt forte dans un film français d’il y a un demi-siècle figure une réplique devenue célèbre : « De la pomme, il y en a – mais il n’y a pas que de la pomme… ». Dans la beauté aussi, il y a de la mathématique, mais il n’y a pas que de la mathématique. Michel-Ange et Bach, Pascal et Bramante sont mathématiciens. Mais autre chose encore que mathématiciens. Le charme, la grâce, l’invention, la surprise, l’inventivité, le paradoxe, l’immobilité et le mouvement, l’équilibre, l’harmonie, la symétrie et l’asymétrie… Aucune définition ne suffira jamais à cerner la beauté.

Un visage est beau – non pour tous peut-être, mais pour quelques-uns. Et nul ne sait pourquoi. Un coucher de soleil est beau. Une voiture est belle. Un livre est beau – c’est-à-dire qu’il nous plaît. Et il fait plus que nous plaire : il nous enrichit, il nous élève, il nous transporte ailleurs. Un pont, une cathédrale, une mosquée, un échangeur d’autoroute sont beaux. Une cicatrice est belle aux yeux du chirurgien. La ‘ Présentation de la Vierge au Temple ‘ par Titien dans un coin plutôt perdu de l’Académie de Venise est belle. La solution d’un problème, une formule, une équation sont belles. Le concerto n°21 de Mozart, et surtout son andante, déchirant et si gai, est d’une beauté à tomber. La légèreté est belle quand elle s’unit à la profondeur.

La beauté n’existe pas par elle-même, et en l’absence des phénomènes et des objets que nous jugeons beaux. Surgissant à l’origine dans un monde sans beauté, dans un monde au moins où la beauté, déjà présente, reste encore cachée, les hommes la font jaillir du vide de l’univers. Ils injectent de la beauté dans un monde aveugle et muet. Comme l’univers en général, elle est liée à l’homme, à ses sens, à son imagination, à son cerveau. D’une façon ou d’une autre, il n’y a pas de beauté sans spectacle et il n’y a pas de spectacle sans perception du spectacle. Il n’y a pas de beauté sans pensée, sans oreilles et sans yeux.

La beauté est trompeuse, menteuse, parfois décevante, toujours discutable et toujours équivoque. Elle entretient des liens étroits, chacun le sait, avec les entraînements d’une mode qui ne cesse de se démoder. Elle change avec le temps. Elle varie selon les individus. Elle divise autant qu’elle rapproche. Elle est une promesse de bonheur et souvent de malheur. Les sirènes sont belles et leur chant est très beau. Méduse a une espèce de beauté. Et Lucifer est beau.

La beauté est éphémère et inconstante comme le temps. Ce qui paraissait beau hier – l’art, les mœurs, le langage, toutes les formes d’expression, la manière d’être et de sentir, les vêtements, les visages… – semble risible aujourd’hui. Et ce qui nous plaît aujourd’hui sera ridicule demain.

Ce ne sont pas seulement les modalités de la beauté qui ne cessent d’être contestées et d’être menacées par le temps qui passe – mais l’idée même de beauté. Durant des siècles et des siècles la beauté s’est confondue avec arts, avec la peinture, la sculpture, la musique, l’architecture. Elle en était le but, la condition, la matière et le sens. Une bonne partie, et la plus bruyante, de l’art aujourd’hui s’est détournée de la beauté. Une œuvre d’art a encore le droit d’être belle. Elle peut aussi nourrir des ambitions différentes. Au lendemain de deux guerres mondiales et de la crise économique, avec les progrès de la science et la crainte de l’avenir, après Rimbaud, Joyce, Picasso, Charlie Chaplin d’un côté, Barnum, la radio, le cinéma, la télévision de l’autre, le rejet, le combat, la fureur, une éthique parfois inversée ont pris la place de l’admiration, inséparable de la beauté. Les media et l’argent ont détrôné la reconnaissance par les pairs et la gloire. Les metteurs en scène l’ont emporté sur les auteurs. Le commentaire sociologique s’est emparé de l’art.

Si longtemps adulée, il arrive à la beauté non seulement d’être négligée et oubliéees geno, mais des se voir dénoncée, vilipendée et moquée. «  Un soir, j’ai assis la beauté sur mes genoux – Et je l’ai trouvée amère – Et je l’ai injuriée. ». Elle ne s’inquiète pas beaucoup de ces rebuffades ni de ses mésaventures. Elle reste calme dans son coin. Elle sait qu’elle reviendra en souveraine, différente et semblable. En dépit de tant de malheurs, il y a chez elle et en elle quelque chose d’obstiné et peut-être d’éternel.

Il n’est pas tout-à-fait sûr que la beauté suffise à sauver le monde de la folie des hommes et de leur génie. Elle le rend en tout cas supportable. Elle le change en bonheur.

27 – La vérité

La réflexion de Jean d’Ormesson pour aborder ce nouveau thème va se faire nécessairement plus profonde, mais plus délicate aussi. Si la vérité ne peut guère à priori être rangée parmi les mystères du monde – vérité et mensonge ne sont étrangers à personne – comme va nous le dire l’auteur, la vérité est fragile, changeante, manipulable. Cette constatation va entraîner chez notre philosophe un changement de positionnement intellectuel d’abord imperceptible mais bientôt plus clairement affirmé, comme j’ai plaisir à vous le laisser découvrir.

L’air, l’eau, la lumière, le plaisir, le bonheur, la beauté sont les dons gratuits du monde et de la vie. Vous avez le droit d’être heureux. La beauté est un enchantement qui transforme l’existence. La vérité est un devoir. Elle est combat, dissimulation, recherche, découverte, proclamation. Elle est surtout obligation. v

Le problème avec la vérité, qui est adéquation de la pensée et de la réalité, conformité du langage au monde et à son histoire, c’est qu’elle ne cesse de se dérober. Elle se situe volontiers sous l’invocation de la formule célèbre d’un procurateur de Judée au temps de l’empereur Tibère : «  Qu’est-ce que la vérité ? »

Il n’y a de beauté que parce qu’il y a des hommes pour la percevoir. Il n’y a de vérité – et de mensonge – que parce qu’il y a une pensée et un langage pour la découvrir – ou la dissimuler. Assoiffée de reconnaissance, elle est fragile et toujours prête à la bataille.

Qu’elle change dans l’espace et dans le temps, nous le savons depuis toujours. Et Pascal nous le rappelle avec ses fameuses Pyrénées qui séparent la vérité de l’erreur. Selon les domaines de son activité, elle est plus ou moins sensible à la géographie et à la marche de l’histoire. Elle varie moins vite et surtout avec moins de violence en littérature et en morale qu’en physique et en biologie. Homère et Socrate sont toujours jeunes, Ptolémée, Hippocrate, Copernic ne sont plus que des repères historiques dépassés par une vérité nouvelle qui sera bientôt à son tour, périmée et ancienne.

De notre temps, c’est en physique mathématique que les bouleversements de la vérité ont été les plus évidents et les plus spectaculaires.À travers la physique mathématique et grâce à elle, l’image de l’univers et la nôtre ont changé du tout au tout au tout.

Dans la première moitié du siècle passé et sous la pression d’une science devenue soudain foudroyante, la notion même de vérité a volé en éclats. En marge de deux guerres mondiales et sur fond d’une crise économique profonde, une des clés de l’histoire des idées au XXe siècle est à chercher dans cette explosion de la vérité.

[…]

La vérité, pendant des siècles, a régné sans encombre parce qu’elle avait deux garants sucessifs et puissants : c’étaient Dieu et la science. Avant le triomphe du monothéisme sous ses formes diverses – judaïsme, christianisme, islam… –, le monde était la proie de forces magiques, puis de toute une variété de déesses et de dieux qui s’accouplaient, se reproduisaient, se combattaient, s’alliaient et décidaient à leur gré du destin des humains. Appuyées sur une réalité qui se réclamait de Dieu, la stabilité et la clarté d’une vérité qui progressait avec une sage lenteur dans la confiance et dans la bonne conscience étaient enfin assurées.

À partir de la fin du XVIIIe siècle, la science a pris ses distances d’avec Dieu. Elle ne l’a pas mis seulement de côté. Elle la remplacé. Elle s’est confondue avec lui. Et elle a conservé à son propre bénéfice les habitudes de certitude et d’invulnérabilité qu’elle disputait à un Dieu contesté. Vers la fin du XIXe siècle, des savants éminents et sûrs de leur vérité pensaient que la science était parvenue à son terme, qu’elle savait presque tout de ce qu’il était possible de savoir, qu’il suffisait de développer les connaissances acquises et qu’il n’y aurait plus dans l’avenir des découvertes fracassantes.Vingt ou trente ans plus tard éclataient les bombes métaphysiques de la relativité restreinte, puis générale, et de la révolution quantique qui allaient mener au nucléaire, à l’électronique, au numérique et à un monde virtuel où ni la réalité ni la vérité n’avaient plus guère leur place.

La mécanique quantique ouvrait une ère nouvelle non seulement dans la science, mais dans l’histoire des idées. Naguère appuyé sur la toute-puissance d’une science qui avait hérité de Dieu, le déterminisme battait en retraite. L’incertitude l’expulsait. À la merci de l’incertitude de l’infiniment petit, le famaux chat de Schrödinger était à la fois mort et vivant. Au hasard. Presque au choix. Contrairement aux affirmations d’un Laplace qui prétendait que l’avenir sortait du présent avec une sorte de nécessité, la stabilité et l’évidence avaient disparu. Personne n’était plus sûr de rien. La réalité piquait du nez. Non que l’esprit des hommes ne fût pas ouvert au mystère de ce monde, mais parce que le mystère de ce monde était fermé à l’esprit des hommes. «  Ce qu’il y a de plus incompréhensible, disait Einstein, c’est que le monde soit compréhensible. » Bohr allait plus loin encore dans le même sens : « Si vous croyez avoir compris la théorie quantique, c’est que vous ne l’avez pas comprise. »

La logique en prenait un coup. La bonne conscience, la simplicité, le confort intellectuel s’écroulaient. Toute prévision était interdite. La réalité vous glissait entre les doigts. Le savoir bégayait. La certitude faisait naufrage.La vérité devenait folle.

Ce n’était pas seulement en physique mathématique que la vérité vacillait. Garant de la vérité, Dieu, depuis longtemps à bout de souffle, rendait l’âme entre les mains de Karl Marx et de Nietzche. La science faisait semblant de triompher, mais elle reconnaissait ses limites. Privée des secours à la fois de Dieu qui se retirait et d’une science toute-puissante et pourtant impuissante, à qui rien ne résistait sauf un réel en miettes mais toujours inépuisable, où était passée la vérité ? Elle errait, hagarde, sur les ruines de l’ancien monde.

Elle cédait sur tous les fronts : les arts, la politique, la justice, l’histoire, la morale, les façons d’être, la syntaxe, l’orthographe…Et jusqu’à la religion. « Je suis le chemin, la vérité et la vie » disait Jésus à ses disciples. Même pour les croyants, le chemin devenait ardu et la vie difficile parce que la vérité avait perdu de son éclat et de son autorité.Àu-delà des bouleversements de la science, de la technique, des mœurs, de la religion qui déboussolaient les esprits, le découragement des citoyens, le désarroi des consciences, le fameux malaise dans la civilisation n’étaient peut-être rien d’autre que les manifestations de la crise de la vérité.

Dans la vie de chaque jour, misérables égarés, aussi loin de l’infiniment petit que de l’infiniment grand qui ont leur règles à eux, ou peut-être pas de règle du tout, la vérité reste un devoir. À ceux qui l’auraient oubliée, il faut rappeler la phrase de Gide dans ‘ Paludes ‘ : « Tu me fais penser à ceux qui traduisent ‘ Numero deus impare gaudet ‘ par ‘ Le nombre deux se réjouit d’être impair », et qui trouvent qu’il a bien raison. Non, ‘ deus ‘ ne se traduit pas par ‘ deux ‘ et nous avons le devoir de regarder en face une vérité qui survit malgré tous les obstacles et de la répandre autour de nous au lieu de la déformer et de la dissimuler.

Reste à savoir s’il faut toujours l’exprimer. Dans les cas, par exemple, de la vie sentimentale, de la santé, de l’aspect physique,dans la bouche des avocats ?… Ou quand il s’agit de politique étrangère. Faut-il à tout prix imposer aux autres une vérité dont ils ne veulent pas – et qui peut-être n’existe pas ? Mieux vaut parfois aimer les autres que de leur dire notre vérité. Il y a quelque chose de supérieur à la vérité – comme d’aillurs à tout le reste : c’est l’amour

28 – L’amour

Cet avant-dernier thème du ‘ Guide des Égarés ‘ est un véritable hymne à l’amour, chanté par Jean d’Ormesson juste un an avant sa mort. Avec beaucoup de délicatesse et de retenue, il nous guide tout au long de l’itinéraire qu’il a semé de balises pour nous ; l’angoisse, le secret, l’énigme, le mystère, la science, l’espace, la matière, l’air, l’eau, la lumière, le temps, la pensée, le mal, la liberté, la vie, la mort, le plaisir, le bonheur, la joie, l’histoire, le progrès, la justice, la beauté, la vérité, et enfin l’amour.

L’air et l’eau ont leurs secrets. La lumière est savante. Les mécanismes du temps ont quelque chose de démoniaque. La pensée donne le vertige. La vérité est un labyrinthe. Rien de plus simple que l’amour. Vous prononcez son nom : chacun sait de quoi il retourne : Philémon et Baucis. Roméo et Juliette. L’amour maternel. L’amour de la patrie. L’amour de Dieu. Le amours de jeunesse. Les amours qui durent et les amours qui se défont. Plaisir d’amour et chagrins d’amour. Ses tours et ses détours, nous les connaissons tous. Usé jusqu’à la corde par l’ode et le sonnet, par le théâtre classique, par les poètes romantiques, par les chanteurs et les chanteuses, le cinéma, la télévision, il n’en finit pas de ressusciter de ces cendres et de régner sur le monde.

[…]

L’amour fait tourner la Terre. Il fait tourner les planètes. Il fait tourner le Soleil et les autres étoiles. Plus sûrement que les quatre forces, vous savez bien, à l’oeuvre dans l’univers, il tient ensemble un monde qui se briserait sans lui. Il jette tout ce qui vit dans les bras les uns des autres. Il donne un peu de courage et de consolation aux infirmes, aux déshérités, aux pauvres, aux désespérés. Il est au cœur de la justice, de la beauté, de la vérité. Il rapproche les vivants. Il se souvient des morts. Il élève vers Dieu. Et – au moins tout au long des millénaires écoulés – il permet à l’histoire de poursuivre son chemin en ne cessant jamais de lui fournir des recrues. Il est plus fort que la mort.

L’intéressant dans l’amour, son avantage, son danger aussi, c’est qu’on peut tout en dire. Tout et le contraire de tout. Tout et n’importe quoi. Et personne ne s’en prive. Il est gai, il est triste, il est tendre, il est brutal, il passe et il ne passe pas. Il ne cesse jamais de se contredire. Il prend toutes les formes possibles et tous les masques les plus divers. Il se charge de chaînes, il inspire les poètes et les prédicateurs, il nourrit sans fin les ragots et les romans, il se traîne dans la boue et il élève au-dessus d’elles-mêmes de grandes âmes éperdues. Il est à la source de plusieurs chefs-d’oeuvre et d’un nombre incalculable de pauvretés et de bassesses.

« Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, écrit saint Paul à ses Corinthiens, si je n’ai pas l’amour je suis comme un airin qui résonne et une cymbale retentissante. » Et Céline, à l’inverse : « L’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches. » L’amour est torture, enchantement, violence, douceur, conversation, silence. Il est bonheur et chagrin. Il est profondeur et légèreté. Il est léger comme de la cendre.

[…]

Horace, Catulle, Ronsard, Racine, Byron, Shelley, Keats, Musset, Beaudelaire, Appolinaire, bien d’autres sont les poètes de l’amour. Choderlos de Laclos, Benjamin Constant, Stendhal, Manzoni, Proust et tant d’autres sont les romanciers de l’amour. Il n’y a pas de poésie, il n’y a pas de littérature, il n’y a pas d’art sans amour.

[…]

La sculpture, c’est des corps d’hommes et de femmes qui nous parlent d’amour. Au-delà de quelques pommes et de plusieurs couchers de soleil, la peinture, avant l’abstraction, c’est avant tout le Christ en gloire ou souffrant qu’il s’agit d’adorer et la Vierge entourée de saints que nous sommes invités à aimer. La littérature, c’est l’amour, encore l’amour, toujours l’amour. On trouverait sans doute des livres et même des écrivains indifférents à l’amour. Mais bien peu. La poésie, le théâtre, le roman avec une évidence qui commence à lasser tournent autour de l’amour et se confondent avec lui.

[…]

Tristan et Yseult apparaîtraient soudain juste à temps pour nous mettre en garde contre les séductions de l’amour. À peine ont-ils bu le philtre qu’ils prennent pour du vin et qui va les enchaîner pour toujours l’un à l’autre que le narrateur s’écrie : « Non, ce n’était pas du vin, c’était la passion, c’était l’âpre joie et l’angoisse sans fin et la mort. »

L’amour et la mort. Éros et Thananos. Qu’y a-t-il d’autre ? Nous naissons et nous mourons. Entre la naissance et la mort, presque rien. Nous prenons le métro, nous bâtissons des empires, nous essayons de survivre, nous écrivons ‘ La Divine Comédie ‘, nous nous jetons dans la mer, dans les plaisirs et dans la vanité. Et nous faisons l’amour pour lutter contre la mort et la disparition. Comme la pensée, comme le mal, comme le bonheur, la beauté et la justice, l’amour n’a de sens que par et pour les hommes. Il est incarnation.

Depuis deux millénaires – un temps si long, un temps si court –, l’amour est au cœur d’une religion qui fait descendre Dieu parmi les hommes. Le christianisme va assez loin dans le culte de l’amour – de l’amour de Dieu et de l’amour des hommes : «  Aimez-vous les uns les autres » et « Ama et fac quod vis. Aime et fais ce que tu veux » et « Ce que vous aurez fait aux plus petits de nos frères, c’est à moi que vous l’aurez fait » et « Le royaume de Dieu est parmi vous ».

Dans la religion du Christ, l’amour des hommes traduit et reflète l’amour de Dieu. Il est un autre nom de l’amour de Dieu.

29 – Dieu

Et voici enfin ce dernier thème, celui vers lequel Jean d’Ormesson, pauvre égaré lui-aussi, voulait de toute évidence nous guider. Et il le fait avec – comme toujours – l’érudition qui le caractérise, même si de temps à autre il lui arrive d’en abuser. Trop cela peut être trop. Mais il le fait toujours avec délicatesse, en maniant – lui aussi ! – l’instrument du « En même temps » autant que de besoin. Ce qui lui permet de ne choquer ni l’agnostique ni le croyant.

C’est dans cet ultime chapitre qu’il consent enfin d’abandonner sa posture d’observateur non engagé pour déclarer, sinon sa foi, mais une spiritualité toute faite d’espérance et finalement très sympathique : «  Je crois à une transcendance que nous avons le droit et l’habitude d’appeler Dieu et qui donne enfin un sens à l’univers et à notre vie. »

Ce qui donne une grande force au dernier et court paragraphe du dernier chapitre de l’ouvrage, que l’on pourra retenir comme conclusion dudit ouvrage.

Nous pourrions aborder le problème de Dieu. » La phrase en forme de provocation lancée par mon maître Jean Wahl à la fin d’un de ses cours il y a déjà de longues années m’est soudain revenue à l’esprit. Il nous reste quelques pages. Nous pourrions peut-être, nous aussi, parler un peu de Dieu. Avec humilité. Avec respect. Dans la crainte et le tremblement. Après lecture d’un de mes livres, vers la fin du siècle dernier, une dame inconnue et âgée m’avait écrit une lettre dont je me souviens encore : « On ne parle pas ‘de’ Dieu. On parle ‘à’ Dieu. »

Parler du temps était imprudent. Parler de la vérité n’était pas loin de l’imposture. Parler de la pensée n’avait rien de raisonnable. Parler de Dieu est une faute et une erreur. Dieu est ce qu’il y a avant, ou après, ou plutôt en dehors de cet espace et de ce temps qui sont les cadres de la pensée. Il est au-delà de notre pensée débile et de notre monde éphémère.

Qu’y a-t-il au-delà de cet univers dont notre pensée tente en vain de percer le secret ? Aux yeux au moins des hommes, au regard de ce monde, il n’y a rien. Dieu est ce rien qui, bien sûr, est aussi le tout. Puisque, avant et après l’espace et le temps, avant l’explosion primitive et le mur qui nous dérobe sa cause, après la mort pour chacun de nous, le tout et le rien se confondent et sont indiscernables. Dans les premières pages de ce bref manuel avait déjà apparu l’hypothèse d’un Dieu tirant et ne cessant jamais de tirer ce monde de rien, c’est-à-dire de lui-même, qui est tout.

Écoutons une fois de plus la belle prière de saint Grégoire de Naziance :

Ô toi, l’au-delà de tout

Comment t’appeler d’un autre nom ?

Quel hymne pourra te chanter ?

Aucun mot ne t’exprime.

Quel esprit pourra te saisir ?

Tu es au-delà de toute intelligence.

Seul, tu es indicible.

Car tout ce qui se dit est sorti de toi.

Seul, tu es inconnaissable.

Car toute connaissance est sortie de toi.

De tous les êtres tu es la fin.

Tu es unique.

Tu es chacun et tu n’es personne

Tu n’es pas un seul être

Et tu n’es pas l’ensemble de tous les êtres.

Tu as tous les noms.

Comment t’appellerais-je,

Toi, le seul qu’on ne puisse nommer ?

Ô toi, l’au-delà de tout,

Comment t’appeler d’un autre nom ?

Indicible, ineffable, innommé, inconnaissable, se confondant avec le rien, Dieu est toujours absent. Il n’intervient jamais dans nos affaires publiques ou privées. Il n’est pas, selon une formule mensongère et célèbre, du côté des plus gros bataillons : il n’est d’aucun côté. Il ne prend pas part à nos batailles. Puisque, dans les limites dont nous avons déjà parlé, les hommes sont libres de leurs choix, le plus sage dans la vie de chaque jour, même pour ceux qui croient en lui, est de toujours agir comme s’il n’existait pas.

L’homme ne peut rien faire de Dieu sinon se taire et l’adorer – ou alors le combattre et le dénoncer. Ce chapitre sur Dieu devrait être le plus long de tous, ou plutôt infiniment long, et le plus court de tous, ou plutôt infiniment court. Infiniment long parce que Dieu suscite, pour ou contre, les passions les plus violentes. Infiniment court parce qu’il est inutile de parler de lui s’il n’existe pas et impossible de parler de lui s’il existe.

Dieu existe-t-il ? Le débat ne sera jamais tranché, et il ne sera jamais clos. Des arguments sans fin ont été échangés entre partisans et adversaires de l’existence de Dieu. On dirait que Dieu – ou son ennemi et rival, le hasard organisateur – a veillé avec soin à la fragilité de toute décision et au triomphe de l’incertitude. Tout choix, dans un sens ou dans l’autre, comporte une part d’arbitraire.

Ceux qui croient en Dieu ont beaucoup de chance. Leur vie devient une lumière et une fête. Tout leur est gratitude et admiration. Leurs bonheurs sont heureux parce qu’ils annoncent un autre bonheur plus sûr que tous les autres. Jusqu’à leurs souffrances qui prennent un sens – caché, bien entendu – pour devenir plus supportables. Leurs malheurs sont une promesse. L’amour de Dieu donne aux croyants la force qui soulève les montagnes. Dans les deux sens des mots : l’amour de Dieu qui descend de Dieu sur les hommes, l’amour de Dieu qui monte des hommes vers Dieu.

Cet amour est si fort, parfois si dévastateur, que le monde, pour les croyants, finit par ne plus compter au regard de l’éternité qui leur est assurée. Au nom de cet amour et pour lui, ils donnent leur vie avec joie. Les uns, dans la bienveillance pour leurs semblables, sont des victimes de la violence et des saints pour les leurs. Les autres, dans la violence et dans la haine pour les hommes, sont des assassins et des héros pour les leurs. Rien n’est plus redoutable que de prêter à Dieu le passions et les motifs d’action que nous nous sommes forgés nous-mêmes.

Nous savons déjà que l’enseignement du Christ unit l’amour des hommes à l’amour de Dieu. Les chrétiens vont jusqu’à croire que leur Dieu se fait homme. Non pour jouir de la vie, pour s’enivrer comme Dionynos, pour se mesurer aux vivants comme Apollon, pour séduire les créatures à la façon de Krishna ou de Zeus, mais pour partager de bout-en-bout les souffrances des hommes et la mort. Pour ceux qui ne croient pas au Christ, un homme se prend pour Dieu quelque part dans l’espace et le temps. Pour ceux qui croient au Christ, Dieu se change en homme quelque part dans l’espace et le temps. Aux yeux des disciples du Galiléen, la justice, la beauté, la vérité, l’amour sont incarnation parce que Dieu lui-même est incarnation.

Les chrétiens ont deux convictions, et peut-être seulement deux. Ils croient à Dieu comme source et comme sens de l’univers. Et ils croient à un homme nommé Jésus en qui leur Dieu s’est incarné et qui enseigne conjointement l’amour de Dieu et l’amour des hommes. Puisque Dieu a choisi, dans sa puissance et dans sa gloire, de prendre visage humain, un peu de la dignité divine est descendue sur ses créatures. Dieu se confond avec l’homme. L’homme se rapproche de Dieu.

Le catholicisme – auquel j’appartiens, ou prétend appartenir – s’efforce, sous l’autorité de l’Église et des papes, d’unir, tâche difficile et proprement infinie, une tradition deux fois millénaire – ce qui est beaucoup et très peu – à un souci de renouvellement et à une attention croissante à la marche de l’histoire.

Des premiers conciles traités ouvertement de « brigandages » par leurs contemporains à l’Inquisition et à la persécution des juifs, des hérétiques, des Albigeois, des protestants, de la légende de la papesse Jeanne à la simonie, à la violence, aux crimes et aux aventures rocambolesques des Borgia, l’histoire de l’Église et de la papauté, qui compte autant d’épisodes consternants et sinistres que de papes de générosité et de gloire, a été l’objet de critiques véhémentes et souvent justifiées. L’Église est composée de créatures soumises, comme toutes les créatures, au hasard, aux tentations, à la médiocrité, à l’orgueil, à l’erreur. Elle a donné des exemples innombrables de faiblesse et d’indignité. Des preuves innombrables aussi de grandeur et de magnificence. De la chapelle Sixtine au ‘ Miserere ‘ d’Allegri, des églises romanes aux cathédrales gothiques aux cantates de Bach et à tant de ‘ Gloria ‘ et de ‘ Requiem ‘, des fresques et des diptyques sans nombre aux milliers d’ ‘ Annonciation ‘ et de ‘ Crucifixion ‘, la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique, tous les arts doivent beaucoup à la foi chrétienne et plus particulièrement à l’Église catholique. Et de tous les enseignements qui ont été prodigués tout au long de l’histoire, c’est la doctrine de Jésus qui a agi avec le plus de force, de bonheur et de continuité sur l’esprit et le cœur des hommes.

Personne n’a jamais rien su de Dieu, personne n’en saura jamais rien. Tout ce que nous pouvons faire c’est ‘ croire ‘ qu’il existe, d’une façon ou d’une autre. « Croire » est un mot bien faible dont toute certitude et tout savoir sont exclus. « Espérer » est plus fort. En ce qui concerne ce Dieu inconnu dont nous ne pouvons rien savoir et dont il n’est pas permis de parler, croire se résume peut-être à espérer. Jésus, lui, a vécu parmi les hommes, dans l’espace et dans le temps, et chacun peut le connaître et l’aimer. J’aime et j’admire Jésus, ses paroles, son action. Et j’espère qu’il y a un Dieu.

Si exister signifie être entré dans ce monde passager et quadrillé que nous appelons réalité et qui n’est peut-être qu’un long rêve, une illusion continue et cohérente, Jésus ‘ existe ‘. Dieu n’ ‘existe ‘ pas. Il est plus proche d’une pensée sans limites, d’un esprit universel, d’une équation mathématique exhaustive et impossible que de ces hommes et de ces femmes auxquels il a permis d’exister et qui n’existent que par lui. Il n’existe pas : il est. Et comme la justice, la beauté, la vérité, l’amour, il s’est incarné parmi les hommes.

De cette justice, de cette beauté, de cette vérité, de cet amour, nous ne connaissons que des reflets, des traces, des fragments. Ce qu’il y a de plus grand, de plus beau, de plus vrai dans notre monde imparfait et voué à disparaître vient d’ailleurs et de plus haut. Platon avec ses idées, saint Augustin, Descartes, Leibniz, Kant, Kierkegaard, Bergson, Teilhard de Chardin, d’une certaine façon Heidegger ne nous enseignent rien d’autre. C’est cette origine, dissimulée à nos sens et à notre pensée, que les philosophes appellent la transcendance. Disons le sans fard. Ne tournons pas autour du pot. Je crois à une transcendance que nous avons le droit et l’habitude d’appeler Dieu et qui donne enfin un sens à l’univers et à notre vie.

Dieu est invraisemblable. Mais n’est pas plus invraisemblable que cet univers qui nous paraît si évident et qui ne finit pas de me remplir de stupeur et d’admiration. Tout est mystère autour de nous, à commencer par cet espace dont l’expansion se poursuit sous nos yeux et par ce temps dont nous ne savons rien. Avec sa rigueur et sa beauté, avec cet élan vers quelque chose d’inconnu, avec notre passé qui, comme Dieu, est à la fois là, quelque part, et toujours dans l’absence, le monde n’est que mystère. Un mystère sans avenir et qui ne fait que passer. Dieu aussi est un mystère. Un mystère à jamais. Un mystère qui ne passe pas.

Confondu, dans notre misère, à la fois avec ce que nous appelons le tout et avec ce que nous appelons le rien, Dieu est un mystère lumineux qui prend sur lui tous les mystères et toutes les souffrances des hommes pour les changer en espérance. Qu’il ‘ existe ‘, comme on dit, ou qu’il n’existe pas, loin au-dessus – et pourtant tout proche – de chacun d’entre nous et d’un univers en sursis où ne règne rien d’autre, au loin, qu’une mort qui finira bien par détruire tout ce qui aura existé, Dieu, absent et présent, est notre unique espérance. Et, en vérité, dans la beauté, dans la joie, dans la justice, dans l’amour, la seule réalité.

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2 commentaires

  1. J’ai reçu ce commentaire directement de son auteur, André LAUER, et le publie immédiatement ci-dessous :

    Ce fut un plaisir de découvrir des aspects de la personnalité de Jean d’Ormesson que je ne soupçonnais pas. J’ai été séduit par cette composition de sincérité, d’intelligence et d’humanité.

    Son dernier chapitre est consacré à Dieu et on voit bien qu’à côté d’autres mystères, celui de Dieu est essentiel dans la structuration de sa pensée. Il s’étonne qu’un athée puisse « faire du bien aux autres sans aucun espoir de de récompense ni de reconnaissance ». C’est dommage qu’il n’ait pas approfondi cette énigme. Il se serait en effet rendu compte que l’existence de Dieu est un sujet secondaire, par rapport à la définition du bien et du mal.

    L’être humain a été forgé progressivement par la nature et son mécanisme darwinien. Il a été doté de pulsions, comme la faim ou la pulsion sexuelle, indispensables à la perpétuation de l’espèce. Comme chez les autres animaux dotés de cerveau, elles agissent dans le cerveau, par la concentration de certaines hormones. Mais le cerveau humain a, en outre, été doté d’une fonction absente ou peu développée chez les autres animaux.

    C’est le surmoi, ainsi nommé par Freud. Son mécanisme est purement informationnel. Dans les premières années de l’interaction de l’enfant avec ses parents, l’enfant apprend que certaines actions sont bonnes et d’autres mauvaises, et qu’il faut faire le bien et non le mal. La particularité de cet apprentissage est qu’il est indélébile et l’enfant devenu adulte se sentira toujours obligé, par son cerveau, de respecter les orientations aussi profondément gravées. Qui plus est, il imprimera les mêmes valeurs dans le cerveau de ses enfants.

    Comme les hommes d’une même civilisation ont à peu près les mêmes valeurs, on pourrait dire que les valeurs sont à une civilisation, ce que les gènes sont à une race. Elles assurent la permanence, tout en permettant une évolution.

    Lorsque le monothéisme est apparu sur terre, valeurs de civilisation et religion ont été étroitement imbriquées. Les tables de la loi qui préexistaient ont été données aux hommes par le Dieu unique qui faisait son apparition. Et, cerise sur le gâteau, l’humanité s’est vue dotée d’un but suprême permettant aux « égarés » de trouver ainsi le chemin du paradis.

    Aujourd’hui plusieurs religions et l’athéisme se disputent l’adhésion des hommes. L’enjeu majeur des conflits semble être le nom du Dieu. Selon les religions, il s’écrit avec une étoile, un croissant ou une croix. On s’entretue pour cela. Il est malheureusement impossible d’obtenir l’avis de Dieu sur ce sujet.

    Sur les valeurs de civilisation, il y a aussi des différences d’avis. Mais en fin de compte, elles ne sont pas tellement fortes, que cela justifie de s’entretuer. Au contraire, il est bon qu’il y ait des différences. C’est grâce à sa diversité génétique, qu’une espèce biologique peut progresser. De la même manière une civilisation a besoin de diversité culturelle, pour progresser.

    Ce qui fera avancer le monde vers plus de bonheur est la définition judicieuse du bien et du mal. Nous pouvons et devrions progresser sur ce sujet-là. Et le nom de Dieu ou son existence est sans importance !

    Au moment où le nombre d’humains vivant en dictature dépasse celui de ceux qui sont en démocratie, on risque cependant de devenir incapable d’avoir des dialogues sincères et constructifs sur le bien et le mal. Pour une bonne évolution d’une civilisation, les échanges devraient se faire de personne à personne, dans une relation qui n’est pas d’ordre politique ou intellectuel, mais se fonde sur des sentiments, comme le respect, l’amitié, l’empathie ou la compassion.

    Je me demande comment Jean d’Ormesson aurait retouché son ouvrage, s’il l’avait publié après l’invasion de l’Ukraine et les rapprochements entre les dictatures !

    André LAUER

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