Notes de lecture du Guide des égarés de Jean d’ormesson [1]


Je vous ai laissés, en conclusion sans doute provisoire à mon billet du 20 décembre dernier, avec une réponse sans doute volontairement ambigüe mais néanmoins admirable de Jean d’Ormesson, en dernières lignes de l’un de ses trois derniers ouvrages, « Un hosanna sans fin » [2] .

J’avais écrit mon billet « Temps, Matière, Énergie, trois grands mystères » avec le regard d’un physicien, mais aujourd’hui, je n’ai pas été surpris de retrouver ces thèmes, le temps, la matière, le mystère, dans ce « manuel de savoir-vivre à l’usage de ceux qui s’interrogent sur les mystères du monde », comme le qualifie lui-même son auteur, dans un mode d’emploi liminaire.

Mais cela fut une réelle surprise – pour moi – de découvrir que le titre de ce « manuel » n’était pas original, mais la volontaire reprise de celui d’un autre ouvrage, vieux d’un peu moins de mille ans celui-là.

Le Moré Névoukhim, en hébreu littéralement « Guide des perplexes », souvent traduit en « Guide des égarés », est l’œuvre majeure de Moïse Maïmonide (1135-1204), considéré comme le philosophe juif le plus marquant du Moyen Âge. Il a été rédigé autour de 1190 en judéo-arabe utilisant l’alphabet hébreu (source : l’encyclopédie numérique Wikipedia). Le Guide représente une explication philosophique des écritures, une « science de la loi ». Il vise à sortir de son embarras celui qui éprouve de la perplexité devant certains énoncés bibliques lorsqu’ils sont pris au sens littéral. Maïmonide rend ainsi connaissables, en termes d’expérience positive, Dieu, le prophétisme, la nature du mal, la divine providence, la nature de l’homme et de la vertu morale, la loi de Moïse, etc. Il élucide aussi de très nombreux passages, d’abord obscurs, des Écritures.

Le dessein de Jean d’Ormesson nous apparaît alors un peu plus clairement. La littérature étant, nous le savons, un champ d’expression exceptionnellement puissant, l’auteur en use pour révéler avec beaucoup de panache et d’honnêteté intellectuelle ses propres questionnements, lui qui sait devoir bientôt quitter cette vie.

C’est pourquoi, je ne crois pas inutile, pour tous ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de lire les derniers opus de l’Académicien, de partager avec eux les brèves notes de lecture suivantes dans lesquelles je privilégierai des citations (en italique) de la prose claire et élégante de l’auteur.

Ce livre est un petit livre de seulement 119 pages, mais c’est quand même suffisant pour que je préfère vous livrer mes notes de lecture en deux parties. Le billet d’aujourd’hui en est donc la première partie.

1 – L’étonnement

Affirmation liminaire dans laquelle l’auteur nous situe dans une situation incongrue, embarqués sans l’avoir voulu sur une petite planète, infime composante de l’immense univers, pour un voyage qui s’appelle ‘la vie’.

« Je suis là. J’existe. Vous existez. Nous somme là. C’est un étonnement. C’est une stupeur. Mais c’est comme ça. Nous participons tous ensemble, sans avoir rien demandé, à une évidence fragile, lumineuse et confuse à laquelle nous tenons plus qu’à tout en dépit du mal qu’il nous arrive d’en dire : la vie ».

2 – La disparition

L’étonnement se poursuit. Rien n’est pérenne. Ni nous-mêmes bien sûr, mais ni notre planète, ni le Soleil, ni même notre galaxie et toutes les autres remplissant l’univers ne sont éternels. Rien ne subsistera.

« Sur cette Terre où nous vivons, tout se hâte de disparaître. C’est la règle. Personne n’y peut rien. Le temps s’en va, les années s’en vont, la vie s’en va, et nous nous en allons Rien ne dure. Tout passe. Sans la moindre exception. Nos bonheurs, nos chagrins, nos habitudes, nos croyances, notre langue, nos civilisations. […]

Et l’univers ? Longtemps les hommes ont cru que l’univers était éternel. Mais vers le début du siècle dernier, par le calcul et l’observation, plus près de la Genèse que la plupart des philosophes, la science a découvert qu’à la façon de la vie l’univers avait une histoire. Il a eu un début et il aura une fin. Il passera comme les hommes. »

3 – L’angoisse

Et cette découverte qui vient bousculer des certitudes séculaires n’est en rien tranquillisante. Aussi bien à l’échelle infinitésimale de notre propre existence qu’à celle pratiquement infinie de l’univers tout entier. Au contraire, elle s’avère anxiogène.

« À la question : « Qu’y a-t-il après notre mort ? » comme à la question : « Qu’y avait-il avant le début de l’univers et qu’y aura-t-il après sa fin? » plusieurs réponses s’opposent et aucune ne s’impose.

La première : il n’y a rien..

La deuxième : il y a autre chose – par exemple une infinité d’histoires, d’univers et d’esprits.

La troisième : il y a Dieu.

Et ces trois réponses, qui nous divisent si fort, ne sont peut-être pas incompatibles. Vous pouvez soutenir par exemple que, radicalement différent de tout ce qu’il nous est permis d’imaginer ou de concevoir, Dieu tire le monde de rien – c’est-à-dire de lui-même où le tout et le rien sont à jamais confondus.

Entre le début et la fin, sur la nature, les hommes, la marche des le évènements, nous savons presque tout – et en tout cas de plus en plus. Avant le début et après la fin, c’est une autre histoire. Nous ne savons rien. Nous ne pouvons rien savoir.

Un vide. Une angoisse. On dirait un secret.

4 – Le secret

Jean d’Ormesson semble prendre plaisir à nous laisser dans le plus grand vague avec cette éventualité de secret. Si secret il y avait, c’est qu’existerait alors une vérité dissimulée. Mais cette dissimulation n’est guère compatible avec l’idée d’un Dieu. Si par contre il n’y a aucun secret, alors nous resterons désemparés devant l’absence de réponse à notre question : qu’existait-il avant le début de l’univers ?

« Enfermés dans le temps, dans l’histoire, dans notre vie, dans le monde, nous avons le droit d’imaginer, avec incertitude et dans le vague, ce qu’il y avait avant et ce qu’il y aura après. Nous ne pouvons rien en dire d’incontestable ni de définitif. À nous les égarés, l’univers, le temps, l’histoire, le sens de notre vie apparaissent comme un secret.

Tout secret suppose une vérité retenue et cachée. Successeur d’une multitude de forces magiques, puis d’une flopée de déesses et de dieux à la généalogie compliquée, Dieu a longtemps été le détenteur et le garant de cette vérité dissimulée. Mais beaucoup,. depuis un siècle ou deux – et même avant, en moins grand nombre – se demandent s’il existe. Beaucoup assurent que non. Voir un secret dans l’univers serait préjuger Dieu. »

5 – L’énigme

Jean d’Ormesson nous place alors devant la possibilité d’un monde sorti de rien, sans aucune finalité autre que le hasard, et destiné à ne laisser aucune trace.

« Est-il alors permis de parler d’une énigme ? Mais par définition toute énigme a sa solution. Peut-être n’y a-t-il pas de solution au problème posé par l’univers et notre destin ? Il n’est pas impossible que le monde soit absurde, que tant de bien et tant de mal, tant de souffrances, tant de bonheurs, tant de beauté et d’amour tombent à jamais dans le néant et l’oubli et que la vie, qui nous est si chère, n’ait pas le moindre sens. »

6 – Le mystère

Écartant les possibilités de secret ou d’énigme, Jean d’Ormesson opte alors pour une réalité plus évidente, celle d’un mystère, ce concept même dont j’avais traité dans mon billet précédent : « Temps, Matière, trois grands mystères ». Ceci étant, on sent notre auteur loin de la résignation, et ne désespérant pas, loin de là, de percer un jour ce mystère, puisque mystère il y a.

« Plutôt qu’un secret ou une énigme, l’univers est un mystère et notre vie est un mystère. Et il nous est interdit de percer ce mystère.

Que faire ? Peut-être vaudrait-il mieux en prendre notre parti ? À quoi bon nous débattre ? Renonçons à connaître ce qu’il nous est impossible de connaître. Fermons les yeux. Profitons d’une existence qui est une sorte de miracle. Soyons heureux.

Une voix venue nul ne sait d’où et qui ne se lasserait jamais nous souffle pourtant en silence que ce n’est pas tout d’être heureux. Nous ne sommes pas là pour rigoler. Ou pas seulement pour rigoler.

Mais alors pour quoi ? Seulement pour passer le temps ? Seulement pour nous ruer, pieds et poings liés, dans les charmes puissants et amers de ce « divertissement » dénoncé par Pascal ? Seulement, dans le meilleur des cas, pour essayer de grapiller des bribes du peu toujours changeant et déjà dépassé qu’il nous est permis de savoir ?

7 – Les nombres

Le physicien que je suis ne peut que se réjouir de voir le grand homme de lettres de l’Académie française, l’historien à l’immense culture, faire une incursion dans le domaine des sciences exactes, et de plus, une incursion parfaitement pertinente, que voici :

« Comment jeter un peu de lumière sur le mystère dont nous sommes prisonniers ? Sur quoi compter pour résoudre les problèmes qu’il nous pose ? Compter, problèmes, résoudre. La réponse est dans la question : sur les nombres.

Dans ce monde éphémère où règnent le changement et la précarité, les nombres semblent apporter une sorte de nécessité et presque d’éternité. Tout passe. Rien ne dure. Mais, dans un triangle, le carré de l’hypoténuse est égal et sera toujours égal à la somme des carrés des deux autres côtés. Et les trois angles du triangle valent à jamais deux droits.1 Du coup, de grands esprits ont pu soutenir que les nombres étaient antérieurs à la pensée des hommes et même à la création : « Dum Deus fit mundus . Dieu calcule et le monde se fait. »

Qui peut croire pourtant qu’il y ait des nombres hors de l’espace et du temps ? Avant l’explosion primordiale2 d’où sort notre univers, avant le mur de Planck3 qui le protège de notre curiosité comme dans l’éternité où chacun de nous sera plongé après sa mort, il n’y a ni formes ni couleurs, ni grand ni petit, ni long ni court, ni haut ni bas. Il n’y a rien. Ou du moins rien que nous ne puissions connaître. Il n’y a pas de nombres.

Les nombres – comme tout le reste – ne prennent un sens qu’avec les hommes, chez les hommes, grâce aux hommes. Les nombres leur permettent d’explorer et de comprendre le monde.

[…]

Surgissant d’un rien qui ne se distinguait pas du tout, notre tout à nous, immense mais limité, durable mais passager, aurait pu prendre les visages les plus divers et les plus invraisemblables. Livré aux nombres qui règnent sur lui, il est une collection4dans l’espace et une succession dans le temps. »

8 – La Science

En continuité directe avec ce qui précède, Jean d’Ormesson complète son incursion dans le domaine de la cosmologie en soulignant qu’il revient à la seule approche scientifique d’avoir établi sans conteste que notre monde n’a pas toujours existé. Le cosmos, c’est-à-dire l’espace, a un âge.

« Appuyée sur les nombres qui constituent à la fois la matière de ses investigations et son instrument de travail, la science, sous des noms divers, déchiffre l’univers dans l’espace et le temps. Elle monte très haut dans l’infiniment grand, elle descend très bas dans l’infiniment petit. Entre ces deux extrêmes, qui se répondent l’un à l’autre, elle explore ce que nous appelons le monde réel – c’est-à-dire le nôtre. Presque tout ce que nous savons de l’univers et de nous – presque tout, mais pas tout – vient des nombres et de la science.

Grâce aux nombres, la science contribue à construire un avenir qui n’existe pas encore et elle remonte dans un passé évanoui qu’elle reconstitue jusqu’à le recréer. Au bout de ce long chemin dans un passé qui n’est pas mort et qui n’est même pas passé puisqu’il revit sous nos yeux, ou plutôt dans nos cerveaux, elle tombe sur l’origine d’une réalité très concrète, qui nous est familière et qui n’a pas toujours existé : l’espace. »

9 – L’espace

Nous commençons à distinguer nettement l’enchaînement logique et systématique qui guide notre auteur d’un thème à son suivant. Partis de ‘L’étonnement’, nous avons acté notre inévitable ‘Disparition’, ce qui a engendré ‘L’angoisse’, pas un ‘Secret’ ni une ‘Énigme’ mais un ‘Mystère’.

Puis, en introduisant ‘Les nombres‘ on en est venu naturellement à ‘La Science‘, laquelle nous conduit directement à ce 9ème thème de ‘L’espace’.

L’origine de l’espace où se déploie l’univers a quelque chose de fabuleux. Elle a toujours agité l’esprit inquiet des hommes. Des innombrables populations primitives à la Mésapotamie et à l’Inde, de l’Égypte des pharaons à la Grèce d’avant Socrate et à la Rome des rois, de la République et des Césars, les généalogies les plus folles ont tenté de fournir une image des débuts de l’univers. Ce ne sont que potiers, déluges, incestes entre divinités, entassements de tortues, crimes de toute espèce, anges, démons, prodiges, fleurs de lotus, délires. Il faut bien reconnaître qu’en matière d’invraisemblance et de romanesque historique aucune imagination n’arrive à la cheville de ce que la science nous apprend. Sous la forme d’un point des millions de fois plus minuscule qu’un grain de sable ou un atome, l’espace surgit du néant ou d’autre chose, on ne sait pas, à la faveur d’une explosion.

[…]

Dès sa naissance aussi peu vraisemblable que celle des dieux de l’Olympe, de l’Euphrate ou du Nil, l’espace ne cesse de croître et de se développer. Nous ignorons son passé. Nous ignorons son avenir parce que nous ne savons pas si son expansion se poursuivra jusqu’au bout ou finira par s’inverser. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que l’univers qu’il contient et avec lequel il se confond disparaîtra sans recours, soit dans un froid extrême soit dans une fournaise – et plutôt, semble-t-il, dans les glaces. L’espace a eu un début et, tonnerre et damnation, lui aussi aura une fin.

En attendant cet heureux événement, qui mettra enfin un terme à nos tourments et à nos questions, l’espace abrite tout ce qui existe. Tout ? Pas si sûr. Il semble bien que la pensée, les passions, les sentiments, l’amour, tout ce qui passe pour le propre de l’homme et qui naît dans l’espace, échappe pourtant à l’espace. Tout le reste, et le cerveau lui-même, siège de toute pensée et de toute représentation du monde et de nous-mêmes, appartient à l’espace sous le nom de ‘ matière ‘. »

10 – La matière

Jean d’Ormesson, qui semble avoir pris goût à la physique, en vient alors au contenu de l’espace, contenu qui a reçu un nom, ‘la matière’. Dans mon Cours de Physique [3] enseigné à L’Université Tous Ages de Vannes, en voici la définition que j’en donne, d’après Richard Feynman :

« Toutes les choses sont faites d’atomes, petites particules en mouvement perpétuel, s’attirant mutuellement à petite distance les unes des autres, et se repoussant lorsque l’on voudrait les faire se pénétrer. »

De cette incursion dans un domaine, la physique, qui n’est pas le sien, mais qu’il déchiffre d’une manière admirable, d’Ormesson retient essentiellement la finitude des possibilités de la Science, qui en dépit de ses avancées incessantes ne sait encore presque rien du contenu de notre univers.

La matière,c’est presque tout. C’est les choses. Les choses que nous pouvons voir et toucher, peut-être écouter et sentir. Les choses qui nous résistent. Les choses qui sont solides. Enfin…plus ou moins solides. Il y a une foule de choses que nous ne pouvons ni voir ni toucher et qui sont pourtant de la matière. Des milliards d’étoiles lointaines et de particules minuscules échappent à notre regard. Elles existent pourtant et, en groupe ou séparément, elles portent des noms poétiques qui invitent à la rêverie : d’un côté, Andromède ou Bételgeuse ; de l’autre, quarks, wings, neutrinos qui défient toute logique et dont la masse, réduite à presque rien, ou à rien, se joue de tous les obstacles et traverse le marbre, l’acier ou le béton.

L’infiniment grand et l’infiniment petit encadrent des variétés inépuisables de matière. Au-delà ou en decà, il y a une « matière noire » et une « énergie noire » dont nous ne savons presque rien – sauf qu’elles constituent, de très loin, l’essentiel de notre univers. Toute une immense partie du monde, et même de la matière qui est la réalité même – ou ce que nous appelons la réalité –, nous demeure inconnue.

11 – L’air

Viennent alors deux thèmes complémentaires nous offrant une description pour le moins originale de deux composantes de la matière sans lesquelles nous n’existerions tout simplement pas : l’air que nous respirons pour vivre et l’eau qui constitue quelques 60% de notre corps.

L’air est un des avatars les plus subtils de la matière. Tellement subtil qu’il semble se complaire dans une espèce de modestie assez proche de l’absence. Nous ne le voyons pas. Sauf quand il se lève en tempête sur les injonctions d’un romantisme en transes et de Chateaubriand, nous ne l’entendons pas. Nous ne pouvons pas le toucher. On dirait qu’il n’existe pas. Mais nous le respirons.

Pour une raison ou pour une autre, habitude, hasard, nécessité mystérieuse ou volonté venue d’en haut, obligation nous est faite de l’inhaler sans cesse avant de l’exhaler. Le plus clair – ou le plus obscur – de notre temps, nous le passons à inspirer de l’air et à l’expirer. Nous pouvons vivre – plus ou moins bien – sans livres, sans rêves, sans idées,sans amour. Nous ne pouvons pas nous passer de l’air que nous respirons et que nous ne voyons pas. Il n’y a pas de vie sans air. Lorsque notre fin arrive, nous rendons le dernier soupir et nous expirons à jamais.

Plus que le cheval, le chien, le chat, plus que l’être que nous aimons, l’air est notre compagnon le plus fidèle. Il nous colle au corps. Il ne nous quitte jamais. Il n’est pas impossible de faire le vide, il y a encore de l’espace, mais il n’y a plus de vie. Nul ne peut vivre dans le vide. Des liens étroits se sont tissés depuis longtemps entre l’air et la vie.

12 – L’eau

Plus familière et plus présente que l’air toujours absent, l’eau est aussi plus étrange et plus paradoxale. Elle n’a ni forme ni couleur, mais nous pouvons la voir. Elle n’émet aucun son, mais nous écoutons volontiers sa musique et ses plaintes. Nous pénétrons parfois dans son invraisemblable texture, mais le plus souvent c’est elle qui nous pénètre pour s’installer chez nous où elle règne en maîtresse. À sa forme si instable et secrète jusqu’au miracle nous donnons le nom de « liquide ».

Matière inconstante et fugace, sans la moindre solidité, n’offrant aucune résistance, l’eau est quand même très capable, dans sa colère, de détruire et de tuer. Elle est la source et la condition de toute vie et, comme l’air, et plus que l’air, elle est une meurtrière impatiente de frapper et de semer la mort.

Assassin en puissance, l’eau est aussi une séductrice, toujours prête à sourire et à jouer avec nous. Elle entretient avec le humains les liens les plus étroits et les plus affectueux. Je l’ai beaucoup aimée. Et, dans le triomphe de l’été, j’ai chanté bien souvent sa grandeur et ses charmes.

Elle règne sur la géographie, sur l’histoire, sur l’anthropologie, sur la biologie. Elle tombe du ciel. Elle jaillit de la terre. Elle couvre la majeure partie de notre petie planète dont elle assure la vie, la puissance et la gloire.

[…]

L’eau ! L’eau est une déesse autrement puissante que les empereurs et les rois qui lui doivent leur fortune ; que toutes les civilisations qui, du Tigre et de l’Euphrate au Danube et au Nil, et de la Méditerranée, notre mer intérieure, au terrifiant océan, se sont construites autour de ses pouvoirs ; et même que l’ensemble des hommes qui n’existent que par elle, avec elle et grâce à elle.

13 – La lumière

Mais il existe encore, dans l’espace puisque sur notre Terre, plus stupéfiant que l’air et l’eau. C’est la lumière. La lumière n’est pas de la matière, mais elle est issue de la matière. Et elle peut être absorbée par la matière. Lumière et matière, ballet incessant , dont la description est une des branches de la physique qui sous l’horrible nom d’électrodynamique quantique a valu le prix Nobel à Richard Feynman en 1965.

Montons encore un peu, pauvres et chers égarés, vers quelque chose de beaucoup mieux, de plus grand, de plus beau que cette eau et cet air poutant déjà si séduisants. Dans cette ascension vers un inconnu peut-être inconnaissable, il y a d’abord la lumière.

La lumière est faite de corpuscules et d’ondes qui vont très vite – et même plus vite que tout. Dans sa complication d’une parfaite simplicité, c’est une curieuse mécanique qui est unie au temps par des liens très étroits.

La rumeur, qui aurait rempli de stupeur Aristote ou Descartes, s’est peu-à-peu répandue : la lumière fait en une seconde sept fois le tour de la Terre. Il lui suffit d’une seconde pour arriver de la Lune. Et elle met huit minutes pour nous parvenir du Soleil, notre père à tous, qui est beaucoup plus loin. Nous commençons à le savoir, et rien ne nous semble plus évident : puisqu’il lui faut du temps pour parcourir le chemin qui va de sa source à son but – très peu de temps, bien sûr, mais un peu de temps tout de même, et de plus en plus de temps à mesure que la distance augmente –, nous voyons des étoiles qui sont mortes depuis longtemps. La lumière transporte du passé.

[…]

Comme le Soleil lui-même, la lumière que nous lui devons et qui nous éclaire et nous réchauffe est un trésor pour longtemps.Chacun de nous a le droit, et peut-être le devoir, de douter que, comme sa propre mort, la fin, inéluctable et peut-être imminente, du monde et de sa lumière soit pour demain matin.

Plus encore que l’eau, qui m’a été si chère, j’ai aimé la lumière. Non seulement les couleurs qui sont son ornement et son luxe comme le style est l’ornement et le luxe du langage. Mais cette simple lumière qui nous vient du Soleil et qui fait vivre le monde. Il m’a toujours semblé que la lumière était quelque chose de comparable à la pensée ou à ce que nous appelons l’esprit : un don de la matière mais qui s’élève comme par miracle, dans la stupeur et l’émotion, à la dignité souveraine de la grandeur et de la beauté.

L’eau, l’air, la lumière. Profitez de ces délices passagères et durables, misérables égarés. Car elles vous serons arrachées – et, seconde après seconde, et jour après jour, elles vous le sont déjà – par notre maître à tous, le monstre tout-puissant, l’incarnation de la souffrance et du mal : le temps.

14 – Le temps

Et nous voici arrivés au quatorzième thème de ce « Guide des Égarés », guide que Jean d’Ormesson définit dans son Mode d’emploi comme un manuel de savoir-vivre à l’usage de ceux qui s’interrogent sur les mystères du monde.

Les six premiers thèmes de cette première partie :

1 – L’étonnement, 2 – La disparition, 3 – L’angoisse, 4 – Le secret, 5 – L’énigme, 6 – Le mystère

six titres qui n’inspirent pas la détente ni la légèreté, ont pour objet de nous faire comprendre pourquoi et comment il peut y avoir des Égarés dans ce monde mystérieux.

Les sept thèmes suivants :

7– Les nombres, 8– La science, 9– L’espace, 10– La matière, 11– L’air, 12– L’eau, 13– La lumière

semblent extraits de la Table des matières d’un Traité de physique, aux fins de nous faire connaître quels sont ces mystères du monde plongeant les Égarés dans l’interrogation.

Ce quatorzième thème du Guide, le temps, n’est certes pas le plus facile à définir clairement. Du temps absolu et infini de Newton, s’écoulant uniformément de – l’infini à + l’infini, à la dimension temps de l’espace-temps relativiste à 4 dimensions de Einstein, temps se dilatant au cours du mouvement d’un corps matériel d’autant plus que la vitesse du mouvement est grande, il y a un abîme.

Mais voyons ce qu’en dit Jean d’Ormesson :

Le temps m’a toujours fasciné. De ‘ La Gloire de l’Empire ‘ et ‘ d’Au plaisir de Dieu ‘ à l ‘ Histoire du Juif Errant ‘ et à ‘ La douane de mer ‘, de ‘ C’est une chose étrange à la fin que le monde ‘ à ‘ Comme un chant d’espérance ‘, j’ai écrit quelques livres. Tous, sans exception, tournent autour du temps. Rien de très surprenant. Dans le monde nous où nous vivons, tout tourne autour du temps.

Le temps, qui nous est familier, qui rythme notre existence sans avoir l’air d’y toucher et que les puissants organisent à leur gré en utilisant et en bouleversant les innombrables calendriers successifs – les calendriers solaires, les calendriers lunaires, Jules César et le salendrier julien, Grégoire XIII et le calendrier grégorien, la Convention nationale et le calendrier répoublicain, pour ne rien dire du découpage en secondes, minutes, en heures, en semaines, en siècles et en millénaires, du choix des fêtes d’obligation, de la fixation de la date des vacances ni des allers-retours des heures d’hiver et d’été – , est un système d’une complication infernale. Il n’est composé ni d’ondes ni de particules. Il n’est pas soumis à l’évolution. Il n’est pas l’œuvre des hommes. On se demande d’où il sort. Nous ne savons pas. De quel chaudron magique ? De quels abîmes métaphysiques ? Nous l’ignorons. Nous savons tout, ou presque tout, de la matière, de l’air, de l’eau, de la lumière, des lois immuables qui gouvernent l’univers avec une rigueur surprenante, et même de la pensée. Nous ne savons rien de ce temps dont le mystère effrayant finit par nou sembler d’une évidente simplicité et comme allant de soi.

Tout ce que nous pouvons en dire, c’est qu’il y a un avenir caché quelque part – mais où ? – et dont la seule ambition est de se changer au plus vite en un passé logé dans notre cerveau – et uniquement dans notre cerveau. Cette précipitation immobile transite le plus rapidement possible par un état paradoxal qui en est le but et le cœur et que nous appelons notre présent.

[…]

Cette conception courante du temps, hérité sans doute de saint Augustin, je la partageais avec beaucoup. Et puis les interrogations se sont multipliées. La physique mathématique en venait de plus en plus souvent à se passer du temps dans ses calculs. Il devenait difficile de concevoir un temps sur le modèle de l’espace – une sorte d’espace mis en mouvement. L’origine de l’espace avait quelque chose de fantastique et de hautement paradoxal, mais enfin il était possible d’imaginer l’expansion accélérée d’un espace surgi d’une explosion5. Il était impossible de se faire une idée, même floue, d’un flot ou d’un flux temporel qui coulerait de lui-même, indépendamment de l’univers qu’il emportait avec lui. Il était possible de concevoir un espace vide, il était impossible de concevoir un temps vide. Ce n’était pas le monde qui était dans le temps, mais le temps qui était dans le monde.

Le temps existe, bien sûr, puisque nous existons et mourons, puisque tout passe et s’en va. Mais il n’a pas, l’espace, une réalité par lui-même. Il n’est pas un fleuve où nous plongerions. Mystère profond, il est attaché à la matière et à la vie. Memento mori perpétuel et tout-puissant, il est, sur toutes les formes les plus diverses de la réalité et de l’existence, sur toutes leurs facettes et tous leurs fragments les plus infimes, la marque indélébile d’un élan vers la mort et la disparition.

De ce temps si peu vraisemblable où le présent est toujours absent et qui n’est pas un torrent descendu on ne sait d’où mais le rappel perpétuel du dur destin de ces vivants qui sont des morts en sursis, les poètes, comme d’habitude, ont dit d’avance tout l’essentiel. Boileau, souvent cité par Borges qui l’admirait :

«  Le moment où je parle est déjà loin de moi »

Et Ronsard, notre maître à tous :

«  Le temps s’en va, le temps s’en va, ma dame.

Las ! Le temps non, mais nous nous en allons »

C’est sur ces pensées mélancoliques et même proches du désespoir que nous allons quitter cette première partie de notre lecture du « Guide des Égarés »

Rendez-vous donc quelques jours, pour le prochain billet de « Partager pour comprendre », afin de découvrir ensemble la suite et la fin de ce Guide.

Renvois explicatiFs

1 — Ou du moins en géométrie cartésienne à trois dimensions.

2 — Nous savons que cette explosion primordiale n’existe pas, en fait. Le modèle cosmologique standard s’appuie sur une fonction mathématique dite facteur d’échelle R(t), non dérivable en R(0). Autrement dit, temps, pression, courbure deviennent infinis lorsque la variable temps s’approche de 0. La notion d’avant n’a donc simplement pas de sens physique. La théorie dit que pour elle, il n’y a pas d’avant.

3 – Le ‘mur de Planck’ est une image pour faire comprendre qu’il y a une impossibilité théorique à remonter dans le temps jusqu’à la valeur 0. Ce qui s’en rapproche le plus actuellement est appelé par les physiciens le ‘temps de Planck’, dont la valeur est égale à 10-43 seconde.

4 — Collection : terme mathématique pour désigner la totalité des éléments d’un ensemble.

5 – Encore une fois Jean d’Ormesson succombe au piège du ‘big bang’. L’apparition de l’univers à partir de rien de connu n’est certainement pas une explosion, idée non fondée bassement surgie de la frustration, d’un physicien rival de Georges Lemaître.

Notes bibliographiques

[1] Le guide des égarés, Jean d’Ormesson, Gallimard, 2016

[2] Un hosanna sans fin, Jean d’Ormesson, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2018

[3] Comprendre la Physique avec Richard Feynman (et quelques autres), Pierre Cormault

Lulu.com éditions, 2011

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